La bibliothèque d’Hemingway

Titre : La Bibliothèque d’Hemigway

Auteur : ilham lahreche

Rabat 2015

Tu te souviens ? tu t’es subitement levé d’un pas de chat, car tu ne fais jamais de bruit, puis devant la bibliothèque, tu m’as demandé de ta voix, douce enveloppe, si j’avais de la lecture en anglais. Tes yeux à la fin de la phrase savaient qu’ils n’en trouveraient pas.

Mais j’ai répondu pour faire quelque chose et meubler cet instant que non, je n’avais que peu de livres ici et qu’en anglais, tu ne trouverais que Chomsky ou Hemingway. Mes vieilleries qui me rattachent à un fil qu’il faut bien maintenir pour qu’un jour  des questions qui pourraient être posées trouvent leur réponse dans le choix de lectures plus ou moins aimées ou qui me ressemblent peu ou prou.

Tu m’as trouvée agitée ou l’esprit ailleurs. Énervée peut-être, tu as plutôt dit.

Mais non je suis comme à chaque fois que tu es là, heureuse de te voir, concentrée sur ce que tu dis et tais, et en attente.

Un peu comme quelqu’un qui tricote.

Tu as balayé cette contrariété, d’un geste de la voix, ennuyé, avec l’épisode de la bibliothèque. Oui ta voix a une gestuelle. Tu es la seule personne que je connaisse avec cette puissance dans une voix qui s’exprime si basse comme une membrane.

Comme toi cette fois-ci je t’ai perdu. J’ai perdu cette certitude de connaître au-delà des mots, ton état.

Et puis tu es parti.

Et puis sur le seuil de la porte tu m’as dit, comme à chaque fois, on se voit la semaine prochaine ? Ou demain ?

Et puis comme à chaque fois la promesse qui sort de tes lèvres éclaire mon visage d’un sourire comme pour accrocher ce son si vivant, si palpable, si physique.

Et une fois la porte refermée, je savais que je ne te verrai pas ni demain ni la semaine suivante.

La vie s’entête à reproduire certaines choses qui, d’habitudes, deviennent des constantes.

Il aimait la prendre au dépourvu. Comme toujours. Sur l’heure d’arrivée, sur l’heure de départ, sur les sujets abordés.

Il était celui qui choisissait de s’étaler ou non sur un thème et il savait qu’elle s’en tiendrait aux limites suggérées. Au fil des jours et des mois, il était devenu le maître de cérémonie de leurs rencontres.  Avant chacune d’elle, il promettait de développer, quand il la verrait, certaines phrases sybillines, qu’il lui envoyait via whatsapp. Une sorte de teasing vivant.

A chaque rencontre, le scénario était le même : il était attendu et ne pouvait s’éterniser.

Il savait qu’elle ne perturberait pas un moment jugé inadéquat. Au besoin, il savait le lui rappeler en baissant encore plus sa voix, déjà au volume 3 sur une échelle de 10. Plus elle était basse et plus il était dans cette phase de concentration ou de fatigue qui ne permettait ni débordement ni sujets fleuves, personnels ou nouveaux.

Il n’aimait pas les relations plates et voulait être intéressé à chaque rencontre par l’ensemble de la personnalité de son vis-à-vis, tout comme il aimait surprendre toujours son interlocuteur.

Mais cette fois-ci, il avait la tête ailleurs, de nouveaux projets probablement. II ne pouvait cependant pas reporter leur rencontre.

Un trimestre qu’il ne l’avait vue, mais cela ne changeait rien pour lui, la concernant. Il n’était pas sur du vice-versa. Ne sachant  quand il pourrait la croiser de nouveau, il lui fallait ajouter  à leur rencontre, un élément inédit. Un plus qui devrait sembler spontané ou de prime importance, pour connecter continuellement son esprit à lui malgré une absence qui serait plus longue que les autres.

Il lui demanderait de faire une recherche dont il aurait grand besoin sur le discours des politiques en architecture depuis la fin du protectorat à nos jours, dans la presse. Voilà de quoi la passionner pour quelques mois.

Une heure après qu’ils se soient vus, il descendit nonchalamment les escaliers, quelque peu mécontent de lui. Il n’avait rien perdu de son contrôle sur l’orientation des discussions, mais elle lui avait semblé le laps d’une dizaine de minutes, lointaine.  Elle s’était levée à plusieurs reprises, ce qui eut le don de l’exaspérer.

De sa voix la plus lente, il lui avait demandé si quelque chose l’excédait. Ce qui eut l’effet escompté : comment pouvait elle l’être alors qu’il était là, l’avait-elle questionné, tout en revenant s’asseoir près de lui.

Rassuré, il fallait tout de même qu’elle lui donne aujourd’hui le gage qu’il en serait encore longtemps, ainsi. Rien ne devait ébranler ses acquis. Ni avoir à s’en préoccuper, une fois la porte refermée sur ses pas.

C’était peut-être de son fait cette impression qu’elle était différente. Il se rappela l’avoir saluée comme une collègue qu’on croise dans les escaliers. Un aller retour de bises conventionnelles.

Il aimait faire de l’effet sur ses proches et il la considérait comme telle.

Elle l’intéressait globalement et lui faisait confiance. Elle parvenait même à l’étonner, parfois. Il lui arrivait de demander son avis et de le prendre en compte. Mais tant qu’il n’avait pas encore défini tous les contours de cet intérêt, il était inenvisageable qu’elle lui échappât en pensée.

Il voulait qu’elle ne puisse point maîtriser ses pulsions maternelles, féminines, intellectuelles quand il s’agissait de lui.

Du coup, il l’avait rappelée à l’ordre au moment où il avait surpris son esprit ailleurs.

Balayant ses explications sur son état qu’elle disait paisible en se levant vers la bibliothèque, il lui demanda ce qu’il savait n’y point trouver . Il ne lui manquait que feindre de bailler pour la déstabiliser, mais il ne voulait pas lui mettre la puce à l’oreille sur cette mise en scène, la sachant éveillée et rompue aux stratagèmes masculins tout droit sortis de romans.

Non, il sera lui même.

Lui promettrait de la revoir très bientôt et surtout ne rien perturber au rituel. Elle s’attendait au changement ?  Il penserait à une variante.

Il avait vu dans son regard qu’elle se sentait déjà amputée de lui. Ce qui lui arracha un sourire de satisfaction mais « l’avant-bibliothèque » l’avait ennuyé.

Il partait mais il prit la décision de lui écrire.

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Clé de voiture saisie au vol, l’heure du rendez-vous reporté parce qu’il venait et que mon monde se mettait en apnée le temps de ses visites, se rapprochait à pas de géants.

J’étais habillée « bio ». Tenue sportive prête à toute éventualité, une fois le travail fini, même à marcher des heures dans la boue côte à côte avec mon cheval ou à m’asseoir un moment dans son box et le respirer pour voir dans ses yeux et le frémissement de ses narines comment je vais.

Radio allumée, flash info : le roi a rencontré ce 16 mars 2015 les ministres de la Justice et des Affaires Islamiques , le président du CNDH et il leur donne un mois pour lui faire des propositions de réforme de la loi sur l’avortement.

Je saisis au vol les oreillettes, je cherche l’application FaceTime sur mon téléphone et appelle Ludmilla, ma copine virtuelle marocaine de mère russe qui vit aux USA. Oui on vivait une époque où pouvaient se développer des relations très poussées, très intimes avec des gens qu’on avait jamais vus.

-Allo Lulud, tu as entendu ce qui se passe chez nous ?

– non ? Quoi ? c’est la révolution technologique dans le réseau de Maroc Télécom ? La 4G est arrivée alors que la 3G bugge encore ? Bonjour au fait

– bonjour ? La journée est bien avancée chez nous

– il est 7 h du matin ici !

Elle ne s’embarrassa pas de ce rappel de fuseau horaire et continua sur le même rythme rapide

– écoute ça Lulud : le roi a convoqué les maestro de l’avortement et leur demande des propositions de lois dignes de ce nom en trente jours.

– Sans blaaaaague ? Questionna-t-elle éberluée en appuyant sur le « a ». Ce qui est rigolo dans l’histoire,  c’est qu’à l’heure où on se parle, Bassima Hakkaoui est  à l’ONU, pour son rapport  sur les « avancées  » en matière d’égalité homme-femme; tu sais ce truc sur la rupture de toute forme de discrimination fondée sur le sexe. Hahahahaha là, elle doit avaler cette humiliation, puisque cet arbitrage désavoue sa vision de la situation de la femme à la vitesse d’un spoutnik. Super timing. Lol je like !

Oui, Ludmilla a un langage facebookien prononcé.

Bref elle est contente du bon coup de pied royal dans la meule obscurantiste. Il n’y aura donc pas de grande manipulation des masses des islamistes concernant la femme.

On était, il est vrai, un peu secouées. C’était la première fois que le Maroc avait un chef de gouvernement islamiste. Modéré certes. Mais islamiste quand même. On surveillait les moindres paroles de la majorité. C’était le temps des baromètres de l’inquiétude.

Je souris :

– oui, le moins qu’on puisse dire c’est que son agenda va être allégé.

Effectivement, la ministre  islamiste  au titre à rallonge de la Femme et de trois ou quatre autres attributs pour départements, Bassima Hakkaoui, a dû voir son projet de référendum auquel elle tenait mordicus, pour « résoudre » les dissensions entre associations et son département, se transformer en un lointain mirage en une tierce de seconde, alors qu’elle programmait de faire une danse du ventre aux dames de l’ONU.

Le reste, les compromissions des élus dans le gouvernement et l’opposition, celles de certaines composantes de la société civile qui tout d’un coup vont concentrer des dizaines d’années de travail et de dissensions en trente jours, nous n’en parlons pas.

On aurait tellement aimé être surprises par une voix qui exprime tout ce que la nouvelle Constitution de 2011 promet mais … n’applique toujours pas. A l’évidence, non. Personne ne réagit à contre-courant. Les réactions officielles se courbent vers la sentence royale.

On en rigole pour dissiper la lourdeur de l’atmosphère.

– Lulud, tu imagines que tous ces hauts fonctionnaires de l’Etat ne pourront plus faire de pauses prière de 13h à 17h ? Ni de week-end de travail au Nord, à Marrakech ou hors frontières ? Ils vont travailler !

– Big lol, i. Carrion, Dubois, et industries pharmaceutiques qui distribuent vitamines et Doliprane vont voir leur chiffre d’affaires augmenter. Je surlike grave.

« i » c’est moi. Je suis une voyelle. Droite mais double quand même. Car j’ai un point qui traine au dessus de mon pilier. Pas sur lui. J’aime qu’on respecte mon espace. Jusque dans mon prénom. Ou à cause de lui.

L’actualité est de plus en plus absurde. Mondialement, certes. Mais chez nous sûrement.

Cet intérêt soudain à la condition de la femme n’est pas secondaire, même dans un pays qui pèche par des infrastructures gangrénées et urgentes à réformer. Comme le chantier de l’éducation ou de la justice ou encore l’établissement d’une vraie classe moyenne pour ne pas les citer.

Pourquoi ce branle-bas de combat soudain de la plus haute institution au reste du monde politique ? Non pas que c’était le seul dossier brûlant au Maroc mais l’actualité internationale s’en était saisie suite à un reportage de France 2. Et suite à la réaction du roi également.

i était presque reconnaissante, elle qui était contre toute forme de protectionnisme, à la main étrangère de secouer la léthargie dans laquelle était plongée la décision au Maroc, là où les voix médiatiques et associatives avaient échoué. Tout avait commencé par la décision de démettre le  docteur Chafik Chraibi, fondateur de l’Association marocaine contre l’avortement clandestin, Amlac, en février dernier, de ses fonctions de chef de service de la maternité des Orangers de Rabat, après le tournage d’un reportage sur le sujet et dans ladite maternité, diffusé sur la chaîne française « France 2 ». Le ministère de tutelle  n’avait pas apprécié le chiffre avancé de huit cents avortements clandestins par jour basé sur une étude réalisée par l’association. Le gynécologue a, évidemment, été réhabilité dans ses fonctions, depuis.

Cependant, elle était bien consciente que c’était d’abord grâce à une certaine action associative surtout quand elle bénéficiait de relais à l’international, que certains sursauts bénéficiaient de l’attention, bien que passagère, des pourvoyeurs de fonds et d’investissements étrangers au Maroc. Mais jamais les politiciens au pouvoir ou les ténors de l’opposition n’avaient le courage ni la volonté de terminer les chantiers sensibles ouverts même en bénéficiant de la sympathie du pouvoir, contraint ou initiateur du changement.

Dans la même foulée, des milliers de droits-de-l’hommiste ont envahi, le 8 mars 2015, la mythique avenue Mohammed V, en réponse au chef de gouvernement. Celui-ci s’était piqué de railler vulgairement une parlementaire et au passage la mobilisation féminine pour la chose égalitaire et politique, en soutenant, avec force de paraboles paillardes, que si plus de cent femmes se rassemblaient  lors de la journée du 8 devant le Parlement, il démissionnerait.

Mohammed V, l’avenue qui traverse symboliquement le centre de Rabat. De la vieille ville à la nouvelle, en passant par le Parlement. Pour s’arrêter sur un jardin et céder son nom, là où se dresse  l’une des plus anciennes et belles mosquées des sunnites du centre ville : Jamaa Assouna, laquelle flirte avec le lycée public de renom Hassan II qui, en 1019  est le premier lycée français à Rabat sous le nom de lycée Gouraud. i ressentait presque de la gratitude envers France 2, pour avoir remis sur le tapis la question du droit de la femme de disposer de son corps même hors raisons thérapeutiques.

Je chasse ce flash black qui s’était imposé en arrière-plan dans ma tête pour revenir à ma conversation avec Ludmilla :

– pour qui sonne le glas Lulud ?

– pour  ce gouvernement et plus spécialement les islamistes qui n’ont jamais voulu appliquer les dispositions de la Constitution

Je pensais en mon for interieur que l’opposition ne faisait pas grand chose non plus pour. Un peu comme si appliquer la justice, la parité et la laïcité allait ôter aux hommes toute vigueur.  Le cerveau de Lulud  aussi lui avait fait vivre une petite rétrospective des derniers événements. Je l’entends à son ton qui a changé.

D’espiègle, elle vire sérieuse :

– Pire, i, je les soupçonne de vouloir maintenir la population dans cette situation pour se tourner encore plus  vers l’islamisme qui reste la seule alternative à leur médiocrité. Ils sont pervers : après avoir tout promis à un électorat déjà fatigué des vœux pieux de leur campagne passée, ils se lavent les mains de l’Education, du pouvoir d’achat, de la santé, de la justice. Ils prennent même toutes les décisions anti-sociales et soutiennent qu’ils ne peuvent faire mieux que leurs prédécesseurs.

Il faut être marocain ou issu d’un état en voie de devenir une démocratie pour saisir le sous-entendu : dans l’imaginaire populaire seule la plus haute instance du pays peut décider de sujets. Religion, justice, éducation, santé et maintenant économie aussi. Tout ce qui a trait à la vie. Le quotidien jugé du domaine du sacré. Explicitement : les politiques se cachent derrière toutes les paroles ou tous les silences du roi. L’attente, voila le gros de l’action. Une situation bien inconfortable pour tout le monde et sûrement plus pour la base et le sommet.

Lulud, toujours sur sa lancée, continua :

– Ils se contentent d’amuser la galerie avec des phrases populistes ou se donnent en spectacle. C’est pour ça que je veux adhérer à ce parti proche du Makhzen, dont je t’ai parlé la dernière fois. Et représenter les marocains d’ici. Au moins, eux ils sont clairs. Je voudrais démontrer que les  sorties médiatiques des pjdistes au gouvernement ressemblent à des foires. Et non à des projets de société, comme ils veulent le faire croire.  Voilà, c’est ça ma lecture.

– c’est plutôt un programme électoral, dis-je en tirant la langue. Ok, mais dans ce cas là, le glas sonne pour tout le monde. Qui va vouloir aller encore aux urnes puisque tous ne sont que dans la course au pouvoir ?

– le roi trouvera autre chose pour pousser les Marocains au vote . Tout comme il a pris de court tout le monde avec la nouvelle Constitution, à la suite du Printemps marocain, et avec cet arbitrage, il surprendra encore les gens et temporisera et tout le monde applaudira sauf ééévidement, dit-elle en chantant comme d’habitude certaines voyelles de ses mots, certains facebookeurs qui pensent qu’agir c’est écrire des statuts à contrario du bon sens, au lieu de travailler sur le terrain au pays comme à l’étranger.

-ok. A méditer.

Et elle raccrocha sans plus de manières.

Mur bleu, oiseau bleu, voilà l’allégorie moderne de la caverne.

Il y a les procédures démocratiques et il y a la réalité du vécu des femmes quels que soient leur horizon, leur origine socio-économique, leur activité et leur situation maritale.

La femme ancrée dans la modernité que je suis, celle qui souffre des lois rétrogrades d’un temps qui n’est pas le 21 eme siècle où pourtant mon corps et mon âme sont projetés et bien transplantés avec une réalité, ou plutôt une jungle économique dans laquelle, pour émerger, je me bagarre plus que le sexe opposé, riait à perdre haleine dans la voiture de ce qui arrivait. Alors que, disons-le, un homme lambda de ma famille et l’appareil judiciaire entier contrôlent le fonctionnement de mes ovules, le genre de mes fréquentations, le contenu de mes consommations  et la fréquence et l’heure de mes sorties.

Encore une fois, le roi saisissait la bonne opportunité au bon moment pour agir là où l’intelligentsia, ou le peuple, selon le sujet, et la scène internationale notamment européenne, attendent un signal fort. De ceux qui permettaient de reléguer les urgences telles que le pouvoir d’achat, l’Education, la Santé, à l’après échéances électorales de septembre, à moindre frais pour couver les tensions jusqu’à nouvel ordre et nouvelle leçon de gouvernance à nos politiciens.

Lulud aurait dit en anglais : he is micro managing.

La radio égrainait « hak a mama » chanson reprise brillamment par Faiçal Azizi, et je me mis à chanter à tue-tête et joyeusement.

Comme je n’avais aucune envie de me faire choper par un flic, je stationnais le temps d’écrire un inbox à Lulud.

« La seule chose qui me plaît dans cette intimation royale, c’est  que le travail des centres d’écoutes, que j’ai vu pour certains il y a 20 ans déjà,  sera recensé, compilé, bien médiatisé et pris en compte en moins de trente jours et avec force de « naam sidi » pour consigner cela juridiquement, aussi.

C ‘est l’acquis le plus fort de sens et qui sera le plus lourd de conséquences à mes yeux aussi.

Hamdullah comme on dit en patois.

Messenger m’informe de sa réponse  presque du tac au tac :

« Et puisque c’est une décision royale, non seulement l’avortement sera dépénalisé mais l’argument des conservateurs, islamistes à leur tête, que seuls les mécréants sont pour, est non seulement d’office caduque et jeté à la poubelle, mais ils applaudiront cette dépénalisation avec force de superlatifs et de louanges et de « Allah ibarek f 3 mar sidi pour cette réforme éclairée et nécessaire de Sa Majesté »

Mais je savais au fond que toutes les parties invitées à proposer, n’auront pas la hardiesse de reproduire les droits universels. Un remake de la moudawana. Voilà ce qu’on aura.  Chacun s’en tiendra à vouloir plaire, ou avoir peur de déplaire et à se mettre des lignes rouges de peur de mécontenter le roi, la population, les oulémas et que sais-je encore … toute entité dont ils pensent anticiper les desirata. Les remakes lui faisaient peur. Car ils ne répondent jamais aux attentes. Et un beau jour, les mêmes revendications restées lettres mortes peuvent muer en débordements.

Vivement la fin de mon rendez-vous pour aller confronter mon regard à celui de mon cheval. Du marketing en général au marketing politique, j’avais besoin de me connecter à un autre type de communication.

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Des Lulud, elle en avait des tonnes. Des râleuses mais avec brio et intelligence, des secrètes dont les agendas étaient des poèmes, comme celle aux déjeuners en ville du mardi. Cette amie-là fixait tous ses rendez-vous amoureux et professionnels dans un charmant petit restaurant breton aux dix tables avec presque autant de serveurs et un turnover de folie. Son plus, était une belle terrasse à la végétation luxuriante et bigarrée en plein centre de Rabat, fait assez rare pour le souligner, qui ajoutait à son charme et à sa cuisine aussi bonne qu’originale. Du coup, le  passe-temps de i et ses amies quand elles le pouvaient, était de réserver une table ce même jour, bien au fond du restaurant et parier si ce mardi-là, elle déjeunait avec un amoureux ou un collègue. L’enjeu c’était des sorties au cinéma ou au resto pour ne perdre ni l’habitude de se retrouver ni celle de jouer.

Elles étaient par un curieux hasard, toutes blondes.

Mais elle en avait d’autres, plus ordinaires, comme elle pouvait l’être elle-même.

De celles dont la vie tournait autour de leurs orgasmes. De vraies ministres de l’intérieur et patrons de la DGED réunis, qui savaient exactement à quelle heure leur mec s’était connecté sur whattsapp et par élimination, sur la liste des contacts en ligne, avec qui il avait conversé. D’ailleurs, elles pouvaient même aller jusqu’à collecter les numéros des contacts susceptibles de mettre en péril leur vie de couple, par un curieux concours de nez. Car elles sentaient « ces choses-là ».

Les applications mobiles n’avaient plus aucun secret pour elles. Du classique Twitter au chaud Tinder. Et leur vocabulaire s’en ressentait : de spolier à avoir le seum et wesh, elles se sentaient en avance sur leur époque, l’improvisation du street art et du théâtre de boulevard mixée à l’instantanéité des réseaux sociaux et le surplace de leur vie de couple.

Un soupçon d’avant-gardisme sur l’ère contemporaine. Un brin de futurisme sur un présent aux allures passéistes. Bref, un parfum de vie métropolitaine dans un contexte provincial.

Par un étonnant concours de circonstances, qui déconstruisait la théorie de la blonde, celles-là étaient toutes brunes. Et même brunes +, comme les nuances de teintures capillaires.

Toutes ses amies étaient des originales auxquelles elle tenait. Elles lui faisant voir la vie à la manière de ces éclairages qui changent de couleur au toucher.

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Je me gratte. Pas comme quelqu’un qui a une envie naturelle de se gratter. Mais comme quand une douleur appelle à être terrassée, nivelée. Comme un son strident  qui martèle le tympan, à mettre en deuxième plan, pour l’endormir ; comme l’effet soporifique d’une consonne labiale répétée.

Sauf que des mini bulbes se forment sous ma peau. Ils appellent à être soulagés mais, paradoxalement, se prolifèrent et pointent comme un pied de nez à mon histoire corporelle. Et puis, d’ailleurs, est-ce naturel de se gratter derrière les oreilles?

On se gratte pour réfléchir le bout du nez ou on se frotte le coin de l’œil ou le menton ou, à la limite, le lobe de l’oreille. Même si, soit dit en passant, je trouve ce geste un peu gras. Ou alors on se gratte le dos, la nuque ou la main engourdis.

Mais se gratte-t-on derrière l’oreille ? Et qui plus est, les deux oreilles ?

Non.

Donc je me gratte derrière les oreilles, ce qui conduit fatalement à un tournant de la projection que j’avais faite de ma fin de semaine.

Imaginée comme un vrai week-end, une envolée artistique, loin de Rabat, et sportive itou. J’avais besoin d’être dans l’action physique qui remontait vers l’intellect. Avec des bagages à faire.

Je m’imaginais conduire en plein soleil et chantant à tue-tête avant d’arriver à une destination qui ferait pétiller et fatiguerait tour à tour mes neurones, mes muscles et étancherait ma soif de découvertes. En clair, j’allais voir une exposition  qui mêlait le génie de l’écriture à celui de la peinture à quelque 300 km de mon lieu de résidence. Et, dans la foulée, je projetais de commencer mon premier entraînement à cheval après deux mois de trêve, pour préparer ma première 90 km en endurance équestre.

Pshiiiit. Flop.

Ne manque que le hashtag devant chacun des deux mots pour traduire le rythme du ressenti.

A cours d’autres onomatopées littéraires, je reprends le cours des événements.

Consignée à la maison par la force de cette torpeur qui amortit et ralentit  bruits, pensées et mouvements dans laquelle me glissent les corticoïdes et anti-inflammatoires, on ne peut faire mieux pour me  rappeler la petitesse de l’Homme, surtout la mienne.  Et également, que la maîtrise du corps, de l’esprit, de l’espace et du temps relèvent d’un fantasme lyrique ou tout au mieux d’un projet philosophique aussi saisissable qu’un nuage à travers ciel du haut d’un hublot.

Me voilà me mouvant dans un nombre de mètres carrés étriqué par rapport aux projections de kilomètres au compteur de quarante-huit heures d’affilée ; et pour oublier la sensation cotonneuse dans laquelle me plongent les comprimés avalés, j’allume la télé pour me convaincre que cet abrutissement physique, qui atteint mon cerveau, est du à la programmation, certes non vue, mais certainement enregistrée à leur insu, par les milliers de neurones endoloris de mon cerveau.

Quand une image télévisuelle me fige : un journaliste, crevant l’écran par la force de sa présence, casque sur les oreilles comme dans un studio radio, et une femme à la coupe carrée, blonde, gracile, qu’on aurait juré sortie tout droit d’un safari, lui tendant, de face, des feuilles A4 tapées à la machine à écrire.

L’image en gros plan a du rester fixe pendant de longues secondes pour accrocher mon regard baissé sur ma lecture en cours.

J’appuie alors, sur le bouton info de la télécommande pour connaître le titre du film.

« Hemingway et Gellhorn »

Et mes yeux se lèvent, malgré moi, vers  la bibliothèque. Pourquoi ce jour-là de l’épisode de la bibliothèque, au lieu d’Hemingway, n’ai-je pas dit Tenessee Williams, par exemple, lui, qui m’a accompagné durant toute mon adolescence et ma vie d’étudiante, lui, dont je ne peux me souvenir sans penser à une fresque de couleurs et de tons ? Sans que des mots rocailleux n’illuminent mon cerveau ? Comme glabre, stupre, bistre, suivis de tendre et fragile, comme du réel démaquillé ?  Et que des images se suivent, comme une galerie de photos surannées en noir et blanc ? Parce qu’instinctivement je savais que je n’avais rangé sur ses rayons-là, qu’un ouvrage de Hemingway, mais je n’aurais su dire lequel et « Failed States » de Chomsky, ça j’en étais certaine.

Pari relevé pour les auteurs, le titre et le nombre de livres en anglais.

Mais « Fiesta », à la couverture écornée et qui trônait un peu bancal sur une des étagères, je ne me rappelais pas l’avoir lu ni en français ni en anglais.

Alors je l’ouvris et  n’arrivais plus à m’en détacher. Mais voir le film, que la luminosité de certaines scènes me rappelait, malgré ma tête baissée sur les feuilles jaunies, me semblait un impératif.

J’ai adoré le personnage de Gellhorn. Du coup, j’ai laissé tomber le livre.

Mes cellules ont du imprimer des milliers d’ouvrages lus sans m’en rappeler le moindre détail aujourd’hui. Je pris la décision sans trop de culpabilité de laisser celui-là aussi faire partie d’une mémoire enfouie.

Le présent impérieux malgré le livre ouvert et posé à l’envers sur la table qui me séparait de la télé me semblait impétueusement être l’épisode de la bibliothèque. Ta voix tournée vers elle qui demandait un livre mais ton corps qui s’en détachait déjà, était à elle seule une entité aussi palpable que l’un de ces objets, mais tout aussi fugace que la trace d’un parfum d’un passant qui n’est déjà plus que souvenir … tenace.

Je t’ai oublié pendant des années, pendant une vie, pendant une jeunesse.

Ou alors c’est le contraire.

Puis un jour, tu as réapparu de manière aussi prégnante que peut l’être un présent en 2015. Via une invitation d’amitié sur facebook. Et des likes et des commentaires  saisissants d’intelligence, d’humour et de vivacité. Et des fous rires virtuels qui se sont soldés par une demande de numéros de téléphones perdus dans le flou de ces années vertigineuses passées.  L’instantané et l’illusion d’être ensembles et proches a pris le pas, écrits et partages plus doux, plus ancrés dans « l’ici et le maintenant »  en ont découlé, le canal virtuel ayant changé. J’avais l’impression d’être en couple avec un … ami qui ne l’a jamais vraiment été dans la vie réelle passée. Nous avons brûlé des étapes comme nous avons consumé nos vies ; chacun à sa façon, seul ou accompagné, dans les dédales des rues marocaines qui sont aussi originales que peuvent l’être des passages sans pavés, des quartiers sans histoire racontée, sans ateliers, sans musée, sans théâtre, sans cinéma, sans musiciens ni peintres de rues. Mais aussi dans des rues lointaines, colorées et tellement musicales qu’elles se font chaussons de danse pour peu qu’on ose marcher. Ce sont ces rues-là qui t’ont balayé de ma vue comme elles m’ont éloignée de la tienne.

Un couple ou un duo à la manière de ceux qui émanent du même terroir tellement  ils respirent le même air sans battre le même pavé.

Tu ne te souviens pas mais je l’ai su à cette réception, un peu avant que tu ne t’expatries, où tu étais furieusement jeune, beau et ivre d’alcool et de puissance masculine à la fois, mais ton regard fixe et insondable contredisait cette aisance détachée et papillonnante que tu dégageais. J’ai su lire tes mouvements avant le remuement de tes lèvres car je sentais ta présence, avant qu’elle ne soit perceptible à mes yeux. Sentir ta présence, c’est le verbe, car on ne peut entendre le bruit de ton pas, toi dont les gestes sont insonores. Et je suis rentrée rapidement chez moi, au moment où la fête battait son plein, celui où mon absence passerait inaperçue. Je me déclarais inapte à comprendre cette lecture de toi l’étranger à mon monde, qui s’imposait à moi. Changer de lieu c’était chasser cette idée de toi. Te penser, toi qui n’était pas mon proche, était t’envisager un tant soit peu en miroir. Pas de moi-même. Pas la réplique d’une âme sœur. En réflexion d’une onde. En réponse à une quête.

J’ai plié ce sentiment et l’ai rangé entre deux feuilles d’un livre qui voyageait.

Jusqu’à ce que le monde bleu nous rattrape à coups de like et d’émoticônes puis jusqu’à ce que cette bibliothèque devienne un alibi.

Nous nous asseyons toujours côte à côte. Pour reconstituer cette intimité langagière des sms, inbox, whatsapp que nous perdons dès que nos corps sont ensemble. Nos yeux ne prennent pas le relais. Nos neurones essaient de capter la faille dans l’attitude mais nous sommes rompus à l’exercice. Jusqu’au jour où tu t’es levé vers la bibliothèque comme pour interrompre, ennuyé, ce regard mono tone. Mon cerveau buté est resté monocorde.

Depuis, je sais que tu ne reviendras pas.

Désormais il y aura nous et la bibliothèque. Ce tas de planches qui servait jusque là à compiler  livres et étagères hétéroclites, sera le liant et le déliant du verbe. Un troisième élément, chargé du vide de ce que tu souhaitais y trouver et du plein de ce que tu y as vu.

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Ma chère i

Excuse mon silence mais les travaux en groupe ne me permettent aucun moment intime pour pouvoir partager des choses plus personnelles avec toi.

Je t’écris pour te dire que je pense à toi et que je serai heureux de savoir que tout va bien de ton côté sur tous les plans.

Bisou

Cette missive qu’elle reçut via sa boîte mail la laissa songeuse. Elle trouvait troublant que tous deux, qui ne partageaient que quelques lointains souvenirs du temps de leurs études où ils s’étaient croisés chez des amis communs, quelques messages et moins de dix entrevues qui ont parsemé le cours de cette année laquelle tirait déjà à sa fin – ce qui ne permettait pas de soutenir qu’ils avaient un quelconque passé ou présent  commun- se soient retrouvés singulièrement liés par des mots et une envie répétée de se revoir.

Mais à l’évidence, il faisait partie de sa vie aujourd’hui alors qu’ils avaient perdu, au fil des ans, les amis jadis communs. Un peu comme une opiniâtreté venue de nulle part pour créer une bulle qui leur était propre, dans deux mondes différents.

Elle lui répondit de la manière la plus légère tout en restant sincère :

Ravie d’avoir de tes nouvelles. Prends soin de toi, ne te tue pas au travail et ai hâte de te revoir.

Deux bisous

Évidemment, elle aurait voulu écrire dans un style plus délié mais quelque chose d’indéfinissable la freina. L’emphase céda donc le pas au genre télégraphique.

Elle aimait bien que la technologie permette une certaine instantanéité de l’expression et même de l’affect mais elle trouvait prématurée la spontanéité aux liens naissants. Elle se prit à sourire à l’évocation de ces deux mots  « liens naissants »qui essayaient de puiser leur solidité voire une maturité dans la légitimité de bribes du passé.

Il lui répondit par WhatsApp :

Tu es ma complice

Comme d’habitude il savait lire entre ses lignes mais, comme d’habitude aussi, il réinventait les relations humaines. Était-il plus en phase avec la réalité ou était-ce elle qui était décalée par rapport à son tempo?

Après le premier sourire à la lecture de ces quatre mots, car il était l’un des rares à la surprendre, elle se renfrogna :

– ma complice. Ben tiens. Rajoutons ça aux relations humaines, comme si c’était une catégorie à part, marmonna-t-elle entre ses dents en soulevant, de mécontentement, son sourcil droit. Et elle énuméra à haute voix :

Grand un : Relations familiales

Grand deux : Relations amicales

Grand trois : Relations amoureuses

Et Grand quatre, relations complices.

De toutes façons, inutile de lui demander une explication, il dira, comme à l’accoutumée, qu’il développera à la prochaine rencontre.

Un peu comme si au temps des captures écran, quelqu’un s’entêtait à prendre des photos avec un vieux Kodak et attendait que le laboratoire développe la pellicule en négatifs qui lui livreraient tout ou grilleraient tout ou une partie des prises.

Elle avait presque envie de lui répondre aussi énigmatiquement : en fait, nous vivons pour trois choses : l’essentiel, l’important et le superflu à la fois.

Mais elle opta, pour lui signifier d’arrêter de lui donner du fil à retordre , pour la manière la plus plate, lui qui haissait les mots qui faisaient du bruit pour rien. Car un WhatsApp c’est d’abord une notification sonore. Si en plus le message est creux …, voilà qui risque fort de l’ennuyer. Du coup, imaginer qu’elle le soustrayait  à une occupation sérieuse la remplit d’aise et elle envoya : « toujours « !

Satisfaite comme une gamine malicieuse, elle ouvrit le journal,  facebook et zappa sur une chaîne d’infos en même temps. Non pas pour recouper les news. Elle obéissait seulement à cette règle de la boulimie de l’information  dite et redite même si … seule une virgule marquait la différence d’un canal à un autre.

Il lui manquait physiquement mais elle le rejoignait un jour sur deux dans l’art.

Quand tout le monde dormait et qu’il écoutait de la musique ou lisait, il partageait avec elle, ce qui ravissait son âme, son cœur ses oreilles ou ses yeux. Elle l’imaginait la matérialiser en pensée dans une pièce chez lui qu’elle ne trouvait pas urgent de connaitre ou d’hôtel , toute encore à la découverte, non de son intimité, mais de ses frémissements, là où elle pénétrait toute bruissements.

Des balbutiements de connaissance soyeuse. Qui la nourrissaient, au milieu de cette aridité d’intelligence et de ce désert d’humanité et de vie ambiant.

On était en mai et la monotonie tourbillonnante des jours qui suivirent la vidait de toute l’énergie que son sourire indéfectible faisait couler dans ses veines. Une monotonie assourdissante, cacophonique qui emplissait sa tête sans laisser le moindre vide, la moindre place à combler pour penser ailleurs et autrement de là où elle se trouvait.

Tout ce qui était prévisible arriva :

Après le camouflet du roi du 16 mars qui donna lieu à une dépénalisation de l’avortement en cas de viol et de risques de malformation du nourrisson – en plus de l’acquis de la santé de la mère-  s’ensuivirent d’autres qui surlignèrent à la manière d’un feutre fluorescent aux Marocains l’incompétence de ceux qui appliquèrent mal les ordres royaux :

Le ministre de l’Intérieur lisant devant une audience médusée et face aux média, son humiliante auto-flagellation et mécontentement royal à son encontre à cause de la réhabilitation mal réalisée des marchands ambulants. Les interventions publiques sous les projecteurs de l’Intérieur étant assez rares et ne caractérisant pas le département en question, elles sont massivement suivies. Et force est de reconnaître, que l’on s’amusat royalement de voir ce département effrayant être effrayé en retour.

Puis dans le désordre et pêle-mêle, la sortie du ministre de la communication et porte-parole du gouvernement El Khalfi, langue de bois sur Europe 1 refusant de commenter la crise Maroc /France, unique sujet pour lequel il était invité sur les ondes françaises. Un blanc sur les ondes radiophoniques paraissant toujours plus long qu’à la télé, l’absence d’image accentue l’absence de son. Et met en relief le vide forcement. Khalfi est cependant resté aux premières loges pour annoncer l’interdiction d’un film du cinéaste Nabil Ayouch sur la prostitution alors que quelques mois plus tôt, 50 nuances de Grey avait été projeté dans les salles de cinéma ; on avait presque pitié de lui. Sans laisser le temps au peuple de souffler, s’ensuivit la plainte incongrue contre les tenues de Jennifer Lopez lors de Mawazine, festival des cultures du monde de Rabat, et la mise en cause par le gouvernement de la diffusion de son concert sur les chaînes nationales ; la presse fit état d’enquêtes qui s’enlisent sur des dizaines de décès de jeunes sportifs dans un accident routier puis d’autres, par noyade, lors de sorties organisées ;  des déclarations de patrons de partis dessinant la démocratie comme une arithmétique de cent pour cent de voix pour la majorité.

Puis on souffla, car on attendait que le roi vienne apaiser tout ce brouhaha pour rappeler qu’il est incontestablement le rempart contre les extrêmes de tous bords : islamistes et  « modernistes » à la fois.

i ne put s’empêcher de penser que « moderniste » à la marocaine est un titre que s’octroient ceux qui plaident pour toutes les idées démocrates et actuelles sauf la laïcité et l’égalité de genre. Elle se demandait même, si dans un pays aussi ouvert par beaucoup de côtés et où il faisait si doux vivre, l’approche genre et la parité n’étaient pas occultées juste parce qu’il y avait la question d’argent. Au-delà de la question religieuse. D’ailleurs, elle se demandait même si la religion n’était pas envisagée par certains marionnettistes, juste comme un épouvantail qu’on servait selon qu’on était pour ou contre quelque chose. Il lui semblait bien que l’islam était la religion par excellence du consensus et de la consultation depuis son avènement. Notamment concernant la gestion de la communauté au quotidien. Pour le faciliter justement. Aujourd’hui on impose un dogme vieux de 14 siècles, parmi d’autres qu’on occulte, et on maintient avec conviction qu’il répond à toutes les réalités sociales, économiques et politiques du pays. Elle pensait qu’au 21ème siècle, on s’inscrivait dans la logique, anté-islamique, du butin qui confisquait les biens et les vies des plus faibles : femmes, enfants et vieillards.

Ainsi, la parité, pour i, reviendrait d’abord à revoir les questions d’héritage qui octroient généreusement des huitièmes ou quart du tiers de la moitié de la totalité de ce qui revient à l’homme selon la configuration familiale, en nombre de femmes, d’hommes, de mineurs, de veufs …. Car pour l’instant et comme lui avait si justement dit une notaire activiste : « la femme devient l’égale de l’homme quand tous les hommes de la famille meurent ». Ensuite, les autres questions couleraient de source, lui semblait-il, car « Money talks ».

Elle comprenait que le partage de l’héritage de façon arithmétique se justifiait quand la femme était prise en charge  par les mâles de sa famille : comme un être qui ne produit rien mais consomme. Aujourd’hui ce schéma-là, bien que la référence à l’islam dans le droit perdure, n’existe plus dans la société moderne. Et cela, i le voyait partout, même dans les campagnes ou les zones montagneuses où la femme était très souvent corvéable à merci et bien entendu mise à contribution financière dans la famille. Elle en était le pourvoyeur dans la plupart des cas. Les hommes de la famille ont, au fil du temps, oublié l’obligation coranique de les prendre financièrement en charge elles et leurs enfants, condition pour que la loi des fractions se justifie suivant les saintes paroles révélées du 7 ème siècle.

D’ailleurs, pourquoi ne parlait-on pas du fait que la parole divine, elle, s’est auto adaptée au contexte quand celui-ci évoluait ou différait selon les cas, du vivant du prophète : « il revient aux héritiers hommes une part dans l’héritage laissé par leurs parents ou leurs proches ; de même qu’il revient aux femmes une part dans l’héritage laissé par leurs parents ou leurs proches, quelle que soit l’importance de la succession, cette quantité est une obligation » . Une révélation en réponse à une requête directe d’une certaine Umm Kuha à Mahomet, qui, à la mort de son mari, s’est retrouvée avec ses deux filles, délestée des richesses de son défunt époux. Et bien des juristes et hommes et femmes de foi islamiques voient dans ce verset, les bases de l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage.

Tout cela, i l’avait appris en passant par l’Institut des Langues’O, à un module d’islamologie où elle s’était inscrite pendant quatre ans, dispensé par Monsieur Le Mastert. Un vrai personnage ce professeur. Des cheveux coupés aussi courts que la barbe. De sorte que de l’amphitéâtre, on percevait la couleur sombre de son costume cravate toujours impeccablement repassés, et l’auréole argentée de l’ensemble que constituait la pilosité autour de son crâne et visage. Pourtant il était loin de donner l’impression d’être religieux. Mais il demeurait imbattable sur l’histoire des religions. Toujours précis sans parti pris même si on sentait un regard parfois moqueur pour toutes ces choses-là, que laissait deviner une lueur bleue dans ses yeux, au milieu de cet océan d’austerité. Le personnage ressemblait à son élocution.

Mais peut-être qu’en terre d’islam à l’université on enseignait les choses différemment. Elle n’en savait rien.

En tout cas, c’est bien en Europe, contre toute attente, qu’elle s’est prise d’amour pour sa religion imposée en son pays. Née marocaine, tu es née musulmane. Ou juive. Selon que tu t’appelles Benslimane ou Bensimon.

Mais malgré cet amour personnellement choisi, bien qu’obligatoire aux yeux de l’Etat, elle ne se voyait pas aller à ses réunions ou au marché à dos de chameau ou à cheval même si c’est plus écologique. Aucune écurie prévue sur la chaussée pour. Du coup elle aurait apprécié que toute la gestion du quotidien prenne, également, le pas de l’évolution.

Lasse de se battre et lasse de réfléchir à ces problématiques sans issue immédiate pour l’égalité des sexes, elle se dit qu’elle devait trouver un travail en free lance, pour ne plus être otage de quelques effets de jurisprudence tradionaliste acceptés par la majorité, certainement par ignorance de tout ce que recèle le Coran, puisqu’il fallait s’y référer, comme processus égalitaires.Ne plus avoir de salaire. Genre expert indépendant en marketing financier ou en management d’entreprises. Avec des cachets. Pour ne plus payer d’impôts mensuels. Auto-légiférer. La composition du verbe la fit sourire.

Une série de dépassements pour un gouvernement aux principes vertueux et chastes que s’autorisaient les dirigeants allait lui montrer que l’inquiétude qui avait fait place à la lassitude à son niveau était peut être le lot de tous :

Tout commença par l’idylle au grand jour de deux ministres du PJD  amants  adultères et donc hors la loi. Ensuite le ministre des sports, nommé le ministre à la raclette, après avoir ordonné la rénovation à coup millions de dirhams pour le stade Moulay Abdellah à l’occasion du mondial des clubs qui a eu lieu en décembre 2014 a offert au monde la vision de la pelouse dudit stade inondée à cause de pluies de quelques minutes, et le spectacle d’agents l’épongeant avec des raclettes pendant le match. Puis celui nommé le ministre aux 30 000 dirhams de commande de chocolats prélevés sur les deniers publics, pour célébrer son nouveau-né.

Au bout de quelques semaines d’inertie gouvernementale totale, comme si rien d’incongru n’était arrivé, le roi dut réagir en demandant leur exclusion du gouvernement. Benkirane et les autres s’exécutèrent.

Pendant ce temps-là, et sans surprise aucune, le ministre des Finances, sous sa casquette de patron d’un grand groupe financier, signe un accord avec un banquier de la place pour accélérer leur influence et expansion en Afrique ; tandis que dans les couloirs de l’ONU, on découvre avec stupeur, dans un nouveau rapport, qu’un marocain sur deux est analphabète. Un mois plus tard, le plan d’urgence de l’Education Nationale, autre gros chantier de l’année, est déjà entaché de scandales , corruption et détournements de fonds  liés aux  3 milliards alloués.

Le cercle non vertueux des scandales s’acheva comme il commença, l’année suivante, sur un autre à caractère sexuel de deux dirigeants islamistes encore et plus précisément de l’aile religieuse dure du PJD. Deux tourtereaux non mariés ensemble, à la soixantaine bien dépassée. Sous doute alertés par un mouvement inhabituel d’une mercedes stationnée sur une plage, à la fin de l’été 2016, des policiers prirent sur le fait les deux ténors islamistes. Le monsieur avait tout de même eu le temps de se faire siphonner par sa belle matronne.

Ce n’était pas tant l’hypocrisie des discours moralisateurs des deux amants qui choquera i, mais la cécité de tous devant les preuves de la faillite de tel ou tel diktat même chez leurs fervents défenseurs.

Vidée de ne point comprendre ce contexte qui réussissait à se maintenir grâce aux mêmes styles de combines qu’elle avait vécues vingt ans en arrière pour les mêmes chantiers nationaux qui engagent l’avenir de générations  de Marocains et les mêmes que son père lui contait de son temps, elle se dit que seuls les partis politiques et les gens changent, mais les sièges produisent les mêmes décideurs. Elle  gomma de son planning journalier la télé, la radio, les journaux version papier et web et même les cartes du Moyen-Orient et celles des différentes Amériques.

Elle s’imaginait dans la peau d’une palestinienne ou d’une syrienne qui, a son tour regardait à travers les murs troués par les obus et occupés de sa maison ou encore d’une nigériane ou d’une camerounaise qui fixait, du haut des cadavres de ses proches, les actes de nos dirigeants marocains. Et aussi de ces populations qui s’émeuvent d’un spectacle de danse ou d’un film qu’elles ne sont, somme toute, pas obligées de regarder et qui traduisent en justice danseurs, acteurs et cinéastes.  Mais n’intentent pas de procès aux responsables d’accidents causant des pertes immenses, aux violeurs en série, aux pères incestueux ni aux mères silencieuses et complices, ces vraies misères humaines et crimes dont regorge la presse au quotidien. Ni à ces responsables corrompus, ni à ces politiques qui ne finissent jamais un chantier mais demandent toujours des fonds des instances internationales pour sauver selon le mood des puissances et leur mémoire, l’Education, la Santé, l’appareil judiciaire, l’accès à l’eau. Bref tout ce qui fait un pays. Elle ne put s’empêcher de comparer son pays aux Émirats arabes unis, qui n’existent que depuis 1971, car le pétrole n’explique pas tout dans la réussite d’infrastructures et d’accès à la connaissance. Si seulement la volonté et l’amour de son concitoyen pouvait faire tâche d’huile, pas nécessairement de pétrole,  même d’huile de tournesol, cette fleur qui adore se courber vers l’astre brûlant.

Elle voulait avoir des certitudes de nouveau. Non point personnelles, celles de son lendemain, mais celles des desseins national et mondial que laissaient entrevoir les media. Pas du flou. Pas du faux. Des rêves plus grands que ses projections ou analyses. De ceux qui lui diraient même si aujourd’hui un marocain sur deux est analphabète, même si un jeune sur deux est sans emploi, demain, les politiques acteront ces données et appliqueront par secteur au moins une des études chèrement payées à chaque nouvelle vision ou recommandation de la banque mondiale, puis le marocain lambda aussi s’en sortira.

Elle voulait entendre son cœur battre devant l’inconnu et devant des  rêves fous ou juste assez grands pour se croire trop petite pour les réaliser.  Elle voulait, de nouveau, avoir envie de relater, de commenter, d’analyser et de projeter. Et non pas juste se rendre à l’évidence que son cœur accomplissait son travail d’horloge et de moteur mécanique, certitude implacable mais bien pauvre comme unique preuve d’être vivante. Elle voulait se surprendre en train de vivre. De pouvoir planer et planifier.

Une brèche dans ce cercle fermé qu’était sa tête pour y accueillir du libre-arbitre et de la poésie, ce recul nécessaire qui se nourrit à la fois de silence, de vide et d’un certain regard sur tout et rien.

Le lendemain, une pensée s’imposa à elle : cette suite d’événements reflétait une philosophie : l’apologie de la négligence et du laisser-faire par les institutions concernées, ainsi que de l’esprit mercantile dans tout ce qui touche à l’enfance et à la jeunesse : en éducation, activités sportives et culturelles, largement au niveau de tout le pays. Détournements de fonds, souvent de subventions, malheureusement par le truchement d’associations aussi. Un véritable enjeu puisque lucratif. En suivant ce raisonnement, elle comprenait qu’il conduisait infailliblement à la faillite de leur protection au niveau institutionnel, quelle que soit la stratégie mise en place et les milliards attribués.

Comment vivre, faire vivre sa progéniture et lui assurer un avenir avec des gardes-fous, sans remords et sans peur du lendemain dans une telle société ?

N’ayant pas de réponse dans l’immédiat, elle continua à boycotter les média, facebook et Twitter pour mettre de l’ordre dans ses idées et ses priorités et sortir de cette masse d’idées et d’outils informatiques et web qui permettaient de tout savoir tout comprendre tout avoir mais qui a contrario rendaient saillantes les lacunes,  pire l’appauvrissement  cognitif ou le manque d’intérêt des décideurs potentiels à améliorer l’humain. Elle ne saisissait plus les contours des résultats parcimonieux au vu des outils généreux à disposition. Ces moyens étaient les mêmes pour tous mais pas les règles du jeu. Dans capital humain ou capital social à mettre en valeur, beaucoup ne retenaient que le capital. C’est ainsi que l’économique glissant dans le non équitable et le non performant, l’usager se trouvait désormais placé en dehors et loin du cœur du système, dans une société de plus en plus fermée. L’incertitude remplaçant la confiance en soi et le sens civique face à un internet qui mêlaient des mondes accélérés, croissants, optimistes qui n’avaient de cesse de rattraper les premiers de la classe, des mondes ouverts mais si lointains.

Elle était tourmentée.

Au rond point suivant, alors qu’il était sur son chemin pour Salé, son cloître dans un périmètre professionnel délirant, un bruit à l’arrière de sa voiture contredit ses espérances de moments de retrait et de paix.

Deux minutes plus tard, le chauffard se murait obstinément dans son véhicule, l’obligeant à descendre du sien.

Impossible de se rendre compte de l’ampleur des dégâts, l’avant et l’arrière des deux véhicules étant soudés comme des siamoises.

– Pour qui tu te prends ? Vociféra l’homme à la soixante bien sonnée. Tu fais le tour de ta voiture et tu ne daignes pas venir me voir ?

Éberlué, mais n’en laissant rien transparaître, la réponse fusa… doucement, bien sûr :

C’est vous qui m’avez percuté, en principe c’est à vous de descendre de voiture.

Constatons les dégâts, voyons comment régler tout cela puis vaquons chacun à ses occupations.

S’ensuivit un chapelet d’amabilités loin du registre du cliché du Marocain affable, gentil et accueillant. Ce qui l’étonna quelque peu, le choqua certainement mais sans le surprendre réellement.

Dès que l’occasion se présente, et qu’il a affaire à un ou une Marocaine comme lui, dans la rue, hors du cadre administratif et familial, le marocain est agressif, insultant et déverse tout le résultat de la négligence du système éducatif familial et étatique.

Il n’est gentil que quand il est confronté au système directement. Car n’ayant pas reçu d’éducation globale, mais que des grandes lignes floues, il est perdu dans un système qui risque de se retourner contre lui, vue son ignorance des règles, dans laquelle il se complaît, d’ailleurs. La rue devient son arène pendant que le cadre administratif est perçu comme un no man’s land où, de peur de l’inconnu, il se camoufle pour passer inaperçu et esquiver les dangers et les coups « potentiels ». Car dans le système, le marocain devient méfiant par principe. Et couard, par manque de connaissance ou de maîtrise des règles. Il n’obéit plus, dès lors, qu’à qu’une seule. Se fondre dans le décor et la masse. Aussi curieux que cela puisse paraître, il recherche la négation de soi. Sauf dans la rue et chez lui.

Profitant de ce moment de grâce où il était perdu dans ses pensées, l’énergumène prit la fuite. Sous le nez d’un agent de la circulation.

Il ne lui restait plus qu’à aller à l’aile arrière de sa voiture pour constater avec soulagement que les dégâts étaient minimes, au vu du bruit causé par le choc de la collision.

Il n’était pas loin de se résigner. « Hamdullah », s’entend-il dire. Il sourit. Monta en voiture et fit demi-tour.

Il formula le numéro de i. La ligne était occupée.

Après vingt tentatives, elle était toujours en conversation téléphonique. Il renonça et rebroussa chemin vers Salé.

Cette fois-ci, il prit soin de passer par le Chellah, envisagé comme transition pour pénétrer doucement dans cette paix intérieure presque mystique dans laquelle le plongeait Salé, loin du tumulte de la capitale. Le génie de la ville antique construite sur la vallée en pente verdoyante et fleurie inondait l’âme d’un bien-être aussi naturel que le fleuve qui suivait spontanément son cours, tracé par l’eau au fil des siècles, pour rejoindre la mer.

Il aurait aimé partager ce moment avec elle. Car il savait qu’elle penserait pareil. Il avait besoin de mettre des mots sur ce flot de sensations. il avait besoin d’entendre des mots qui creuseraient librement un sillon de la bouche jusqu’au cœur.

Ils aimaient les mots. Tous les deux. Ils aimaient les laisser courir librement comme des particules vivantes. Non, charnelles. Ils aimaient se laisser surprendre par des associations qui libéraient leur imagination. Celles-là même qui rosissaient et gonflaient leur lèvres de satisfaction à mesure que les phrases émanaient de leur bouches.

Ils avaient un rapport sensuel aux sonorités surtout les gutturales qui éclosaient au final dans un murmure de consonnes labiales à la manière d’un poème de Léonard Cohen. Comme un ressenti qu’on épluche, qu’on déshabille  pour en découvrir le sentiment sans parure.

Elle se serait arrêtée aux jacarandas, juste parce qu’elle aimait le bleu violacé et se serait assise sur un banc à l’ombre des lauriers insolents toujours en fleurs, été comme hiver, car en leur histoire génétique ne trônaient-ils point impérieux et impériaux sur la tête des commandeurs du monde ?

Et il aurait souri, attendri de voir, tour à tour, ses yeux s’éclaircir de cet émerveillement  enfantin puis se voiler de cette suavité frissonnante dès lors que les mots qu’elle recevait de lui, effleuraient sa peau.

Il aurait attendu patiemment qu’elle se lève même si intérieurement, il dessinait l’itinéraire des chemins descendants qui lesmèneraient de l’esplanade au tombeau des Mérinides en passant par la médersa et le hammam pour arriver au forum et aux thermes romaines, à la manière d’un fil d’Ariane qui le conduirait dans le labyrinthe des siècles passés.

Ils se seraient attardés à chaque fleur ou bosquet pour s’imprégner des odeurs, avant d’arriver au premier monument. Et elle aurait attendu religieusement sur les marches qu’il la questionne sur les vertus ou portée symbolique de telle ou telle plante, alors qu’elle penserait aux rigoles asséchées qui, jadis, devaient chantonner au rythme de l’eau qui s’écoulait, faisant écho au bruissement des feuilles au vent.

Ils marqueraient une pause au bassin des anguilles. Il sourit pensant qu’elle y jetterait des pièces et ferait un vœu par principe, elle qui était dénuée de toute forme de  superstition. Il la soupçonnait de faire, de cette manière détournée, une aumône aux gardiens des marabouts qui le surplombaient. Et pendant qu’il aurait les yeux rivés droits devant lui pour ne perdre aucun détail d’aucun mur, d’aucun pilier ou d’aucun sol, il la guiderait par le bras, car sa tête tournoierait vers le ciel, au rythme des centaines de cigognes de quelque quatre-vingts dix nids.

Comme c’est curieux de trouver charmant des entorses à son rituel faites par certaines personnes qu’on ne tolérerait pas à d’autres, songea-t-il, en essayant de comprendre pourquoi.

Il fut sur le point de bifurquer sur le parking du Chellah. Mais son absence aujourd’hui ne lui convenait pas et il ne voulait pas qu’elle le hante en ce lieu-ci.

Il ne put s’empêcher de penser que si elle avait été là, elle aurait demandé après, à aller au village des potiers de Salé. Elle avait toujours besoin d’un tajine ou d’une tasse, de celles qui gardent la fraîcheur de l’eau. Et lui, d’un panier en osier à offrir ou d’un plan de table en zellige.

Ils auraient ri en disant presque à l’unisson : « ta manière selon tes moyens de faire vivre l’artisanat local»

Puis il aurait proposé de boire un thé aux Ouadaïas, la forteresse aux jardins andalous et à la dizaine de mandariniers et orangers épars, qui faisait l’union entre Salé et Rabat, la mer et le fleuve, en regardant les passeurs en barques bleues, ramant d’une rive à l’autre. Avant de la déposer. Pour qu’elle garde longtemps encore, cette impression d’un jour de poésie.

Si i avait su, elle aurait raccroché et se serait jetée corps et âme dans ce circuit comme un naufragé qu’on sauve de la noyade.

La vacuité et l’absurdité des événements continuaient à la rattraper dans son quotidien. Même si elle avait banni les média de sa vie.

Il y eut d’abord ce changement d’heure raté pour la deuxième fois dans l’année par l’opérateur « historique », terme consacré pour ne pas faire de pub gratuite ou de procès frontal, c’est selon, à Maroc Télécom. Il s’était fait automatiquement dans la nuit du vendredi à samedi au lieu de samedi à dimanche sur la majorité des smartphones et tablettes. Encore une programmation technologique non maîtrisée qui met tout un pays en décalage par rapport à ses échéances.

Une copine, du groupe des blondes, lui balance via le mail :

bonjour ma désactivée – sous-entendu de facebook- préférée, si tu avais vu le nombre de posts ce matin posant la question : il est quelle heure aujourd’hui ? Ah !  tu as raté une catharsis de groupe et un affolement général. Je te jure, i, il ne faut pas mettre la technologie au service des sous- développés. Heureusement qu’on n’est pas une puissance nucléaire !!!

Bisous ma jolie cavalière. Te kiffe et te cœur

P.S : un dej sur le pouce la semaine prochaine au Mahaj ?

P.S2 : il est 9h15.

Kenza

Elle, ce qui la dérangeait en plus, c’était l’appellation consacrée  » heure légale ». Comme si le GMT+1 était illégale. C’était bizarre dans un pays où les débats, les avant projets et projets sur les droits et sur l’application des lois étaient tout le temps à l’ordre du jour, de voir que les horaires bénéficiaient eux aussi d’une mention … légale.

Sinon, elle aimait le Mahaj Riad conçu comme une allée passante bordée d’immeubles de part et d’autre, dont les rez-de-chaussée faisaient place à divers restaurants, cafés et magasins très colorés.

Puis il y eut ce drôle de sujet de bac en éducation islamique dans la région de Smara- Guelmim, au Sud du Maroc, et qui est passé comme une lettre à la poste :  » comment coexister avec une prostituée vivant dans le même quartier que soi « ?

Et cette pétition sur aavaz.org qui circulait vers la mi-juin pour récuser la détention de deux jeunes filles arrêtées, un soir, dans un souk à  Imessouane, dans la région d’Agadir, sous prétexte que leurs robes étaient une atteinte aux mœurs.

Un vendeur courroucé de les voir ainsi habillées, réussit à dresser la foule contre elles. Une foule qui aurait pu les lyncher sur place, sans l’intervention des forces de l’ordre. Il n’en reste pas moins que le procureur a décidé de les poursuivre pour le même motif d’atteinte aux mœurs en fixant l’audience au 6 juillet.

A la même période, à Agadir, une bande de surfeurs, se sont photographiés sur la plage, munis de pancartes écrites en Anglais affichant avec le sourire en bouche un  » Respectez Ramadan. Non au bikinis » . Slogan qui a fait le tour du monde et de ses rédactions. Puisque clairement le message était adressé aux touristes étrangères.

En lisant le premier mot de l’affiche, le refrain de R’E’SP’E’C’T interprété par Aretha Franklin tourna en boucle, tristement, dans sa tête.

Encore une fois, elle déplora que même si depuis des siècles, des oulémas, du prophète lui-même en passant par Rumi et Mohamed Arkoun, ont laissé une large littérature sur le sujet, réduire la religion à frustrer les femmes, déplacer sur elles les maux internes d’une virilité mal digérée, demeurait la règle.

Cela lui semblait simple pourtant de choisir de baisser les yeux, si la foi de ce groupe de surfeurs était fragile et ébranlée par un bout de bras ou de jambe dénudés sur la plage. Sinon, pour purifier leurs pensées pas très en adéquation avec le jeûne spirituel et physique, des heures de dikr à la mosquée ou en retraite chez soi, auraient été une nourriture de l’âme plus proche de l’esprit du ramadan que l’interdiction à autrui d’un espace public. Elle se sentait l’âme assez charitable pour leur enseigner le b a ba de cette religion qu’ils semblaient porter comme un fardeau sur leurs épaules. En une session évidemment. Une session de la durée d’une séance accélérée. Comprendre le sens du texte,  pour suivre la première de ses recommandations vis-à-vis d’autrui, à savoir « nulle contrainte en religion « , Coran, sourate 2, verset 256. Ce qui donne en langage parlé du 21 eme siècle : se mêler de ses oignons. Point à la ligne. Sinon c’est de l’hérésie.

C’est ainsi que i aurait aimé que les responsables marocains réagissent, avec leurs méthodes, pour ressentir cette exception marocaine brandie fièrement comme un étendard contre les extrêmes. Du moins dans les discours.

Elle aurait aussi aimé qu’ils annulent le sujet du bac et qu’ils enquêtent sur la commission qui a validé un tel énoncé.

Elle aurait enfin aimé qu’ils prennent position pour les fillettes écrouées, pendant que leurs agresseurs n’ont pas été entendus par la police ni par le procureur.

Mais non, seule la société civile s’est prononcée, soit pour condamner soit pour abonder dans le sens des violeurs des libertés humaines, inscrites pourtant dans la Constitution marocaine.

Au bout d’une semaine, un article de presse parut, commentant une déclaration du ministre du Tourisme qui disait ne pas laisser des jeunes faire la loi et que l’arrachage des pancartes sur les plages gadiris était en cours. Le mécontentement des privés du secteur avait fait son effet. D’autant que fin mai, une malheureuse publicité du laboratoire pharmaceutique Sanofi avait, pour communiquer sur un médicament contre la diarrhée pour la Suisse, illustré son visuel avec la photo de Jamaa lfna, classé patrimoine culturel immatériel par l’Unesco et haut lieu touristique, qui accueille poètes, chanteurs, danseurs, conteurs, dresseurs de singes et autres attractions. Là aussi, le gouvernement avait réagi et réussi à faire disparaître le symbole phare de Marrakech de cette pub étrangère qui le mettait en cause dans ces problèmes d’intoxication alimentaire.

Cette réaction des officiels, même une semaine après l’événement, lui prouvait que la raison des droits humains était assujettie à  la raison économique, bien plus qu’à la religieuse. Mais qu’à contrario en l’absence de raison économique, les droits humains étaient livrés à la vindicte populaire. Et on opposait à la société civile, le fond très croyant de la population sunnite pas prête à accepter certains changements qui seraient des chocs pour sa mentalité et ses convictions. Ce qui mettrait en péril les fondements et l’assise de l’Etat. Pourtant i se disait que le choc provenait essentiellement de ce discoirs infantilisant. Et personne ne s’en souciait. Comme personne ne changeait le cours de sa vie une fois choqué. i en conclua que ce n’était qu’un prétexte pour ne pas changer les choses : les Marocains tenaient très bien les chocs.

Du coup, entendre qu’une vingtaine de cellules de salafistes aux projets terroristes ont été démantelées et principalement à Tetouan, au nord du pays, ne lui suffit pas à se sentir en sécurité chez elle, dans son Maroc qu’elle même, elle que l’expression « exception marocaine » faisait sourire, trouvait, jusque-là, très sur.

Insidieusement, ces affaires-là, la mirent dans la position d’une bête traquée et occupaient plus de place dans son esprit que le combat pour l’abolition des articles 489 et 222 du code pénal. Qui condamnent à la prison respectivement les homosexuels et les déjeuneurs musulmans en  public pendant ramadan.

Comme quelqu’un qui vivait dans un espace qui passa d’étroit à étriqué en quelques heures. Sans avoir pu se rendre compte de son resserrement. Lequel ne s’est pas fait graduellement.

On en était à discuter l’expulsion des deux femen qui s’étaient embrassées  sur l’esplanade de la Tour Hassan, avec toute sa symbolique de monument grandiose inachevé qui devait être le fleuron d’un règne, face auquel se dressait le mausolée du roi Mohammed V, souverain emblématique de la dynastie alaouite que le peuple croyait voir sur la lune, tellement il y était attaché, chaque soir qu’a duré sa déportation à Madagascar, sous le protectorat français. On protestait également  contre l’emprisonnement de ce jeune qui avait bu de l’eau cette semaine en plein ramadan sur la même esplanade ainsi que de la condamnation à quatre mois de prison et cinq cents dirhams d’amende pour « acte contre nature avec un individu du même sexe » et outrage public à la pudeur, de Lahcen et Mohsine les deux homosexuels qui avaient fait pareil que les femen.

Elle se demanda si un paparazzi zélote et indic en même temps n’avait pas élu domicile  sur l’esplanade pour sceller tous les happening du genre.

Ça faisait beaucoup en moins d’un mois.

Ça faisait aussi beaucoup de démonstrations de force de l’Etat qui montrait clairement où se situaient ses priorités. Ce que confirmait l’avant-projet de réforme du code pénal: introduction de peines alternatives, certes, mais resserrement au niveau des libertés individuelles et introduction du crime d’honneur. Ce qui avait favorisé la naissance d’un mouvement sur Fb avec le hashtag #code_penal_no_passaran. L’Etat semblait réagir par à-coups selon la portée internationale des sorties associatives. A la manière des frappes chirurgicales. Parallèlement le quotidien ressemblait à des brèches colmatées selon le rythme des journées sans contours précis.

On était en juin, et le CNDH était sur le point de livrer sa mouture, lui aussi. Mais la société civile s’attendait à ce qu’il ne change pas grand chose aux articles dits « intouchables » comme le  jeûne, la liberté sexuelle ou la consommation d’alcool. Si l’on était vu en train de déjeuner pendant Ramadan, pris en flagrant délit de relation amoureuse hors les liens de mariage ou boire dans ce pays premier producteur et exportateur du monde arabe, avec une consommation annuelle de quelque 131 millions de litres, on était bon pour la case pénale. Il n’y avait pas de liberté de conscience. Mais aussi flou qu’était le quotidien, ainsi en allait-il des peines encourues. On pouvait faire tout cela au vu et au su de tout le monde et passer entre les filets de la loi comme on pouvait se faire prendre par un flic et l’enfer judiciaire devenait un avenir précis et certain.

Quant à la position de la femme, apparemment personne n’était encore arrivé dans sa lecture jusqu’à l’article 19 de la Constitution de 2011, quatre ans plus tard.

Rabat commençait scandaleusement à faire de l’ombre à Casablanca en nombre d’événements « hors la loi ». La métropole risqua tout de même timidement une atteinte aux droits humains artistique et culturel. Limite pudibond comme écart : une interdiction d’un concert de Mouad Lhaqed ce rappeur qui avait goûté de la prison pour les paroles de ses chansons. Il ne slamera pas non plus cette fois-ci car, officiellement, il n’y a pas eu de demande écrite d’autorisation préalable au show selon le circuit légal et local. De plus, la célèbre fondation Luzine, ne disposait pas des normes de sécurité nécessaire à la tenue d’une manifestation de cette envergure.

Fallait-il casser les doigts, la voix, les pieds de ceux qui s’exprimaient différemment ? Ou qui se penchaient sur un pan de la vie et non son ensemble ? Étions-nous à ce point, faibles pour craindre une note discordante, un appel à discussion, l’expression de l’art, toujours en décalage et à contre-courant de l’ordre établi ou encore une expertise précise ? Apparemment là aussi la lecture de la Constitution s’était arrêtée avant l’article 25 ou le 33.

Fallait-il toujours attendre une ère nouvelle, un siècle nouveau pour que ce qui faisait peur soit reconnu comme du génie ou comme une mode ayant fait son temps ? Fallait-il interdire au nom des dogmes ? Fallait-il étouffer la diversité pour se sentir exister ? Fallait-il parler d’unicité quand on imposait l’uniformité ?

Elle comprenait pourquoi peu à peu les amphithéâtres et les places publiques étaient en voie de disparition.

Une sourde angoisse l’étreignait du matin au soir face à cette réalité d’un monde où les conflits étaient montrés sous une facette religieuse d’abord, économique ensuite. Du moins dans la définition des guerres qui éclataient un peu partout. Elle avait l’impression qu’on s’entêtait à vouloir  la propulser en plein Moyen-Âge alors qu’elle vivait parmi des humains ayant survécu à deux guerres mondiales, Hiroshima et ayant mis à terre le mur de Berlin. Le manque de prise sur le cours des choses la terrifiait à l’ère des pétitions online, des sit in, et des vols low-cost. Mais où partir ? Le diktat des religieux trônait potentiellement partout. Si ce n’était par le fait des constitutions étatiques, c’était par le risque d’attentats de terroristes punissant ceux qu’ils voyaient comme des mécréants et donc des hors-leur-loi, de vouloir vivre librement.

Elle se réfugia dans l’amour. Ou plus précisément dans sa quête sous toutes ses formes, pourvu qu’elles ne soient pas extrêmes. Et qu’elles restent ancrées dans le présent. Pas dans une promesse parabolique.

Elle sourit en se disant que comme résolution ça faisait très années 60, flower power et aussi idyliquement maigre que le programme de « imagine », la chanson des Beatles.

C’était, sans nul doute, naïf. Mais elle pensa que seul l’Amour pouvait être un moteur plus fort que les volontés obscures.

N’ayant pas le choix puisqu’elle était vivante, elle fit ce pari plutôt que celui de l’indifférence, de la banalisation de tout ou pire encore celui de la soumission à la morosité ambiante.

Et le premier des pas était de vivre au jour le jour et pleinement les étapes de la journée en essayant d’ouvrir les yeux maintenant plutôt que les avoir toujours rivés sur un horizon lointain.

L’exercice qui paraissait couler de source, ne l’était pas en réalité. Elle se rendit compte que tout ce qu’elle faisait était soit le résultat de projection d’un hier soit une anticipation d’un futur appréhendé sans jamais prendre pleinement conscience du moment ou de l’effort actuel fourni. Comme si un ouvrage n’était envisagé que comme résultat fini sans l’appréciation de tous les matériaux et les démarches qui l’ont élaboré.

Elle commença par aller aux Oudaïas s’imprégner, à partir de ses jardins fleuris autour d’une fontaine comme savent les penser les Andalous, de l’air rare des médersas et des bibliothèques de Salé. Ainsi que de sa luminosité qui filtrait par-delà les portes des remparts ancestraux. Un air que lui renvoyaient les embruns de la mer jusqu’à l’esplanade de la forteresse.

Puis elle se dirigea vers le Chellah où tout était à profusion : la richesse des siècles passés, l’espace étendu, les sillons des eaux jadis clapotantes et le règne végétal qui lui contait mille secrets des habitants et des amants ayant foulé les allées et la terre de leurs espoirs et de leur regard.

Elle s’était toujours demandé pourquoi ces jardins étaient pensés sans bougainvilliers et sans mimosas. Leurs formes et leurs couleurs lui manquaient  même au milieu des mandariniers, orangers, grenadiers, oliviers, jacarandas et lauriers, rosiers sauvages, oiseaux du paradis, arums, géraniums, volubilis, lierre, jasmin et romarin. Et surtout, elle les pensait tellement méditerranéens et africains, bien plus que les cèdres, les chèvrefeuilles ou l’althea, qu’elle trouvait étonnamment fragiles. Mais peut-être que les Andalous couvaient par un jeu d’ombres, de lumière et d’humidité ces fleurs-là, comme un défi à la « méditerranéité » plus rugueuse, d’autres. Cette « lacune » signifiait, mieux qu’un livre de botanique, que ces plantes qui se fondaient dans le paysage, qu’ils y certainement ont été introduits après le 14ème siècle. Même s’ils semblaient avoir un cachet climatique bien marocain. Et faire partie naturellement du paysage.

Puis elle chassa ce manque qui l’empêchait de saisir la fusion de ces couleurs, de ces tempéraments différents de fleurs, arbustes et plantes luxuriantes ; les uns, poussant tous seuls hors de la géométrie du jardin à l’ombre des murailles, les autres, par la grâce de la douceur de l’architecture des parterres, au gré de leur rhizome. Comme si le temps était autre dans cet espace. Comme si ces plantes, qui vivaient encore, étaient un témoignage d’éternité au milieu de ces murs finissants qui ne tenaient que parce que les nids des cigognes, plantés en leurs niches ou tours, en faisaient un habitacle à mi-chemin entre ciel et terre. On devinait que la mort était inscrite dans leur charpente. Et qu’ils ne tiendraient encore que restaurés par la main des hommes.

Elle se rappelait avoir lu quelque part que les plantes ne végètent pas et qu’elles étaient même plus évoluées que nous. Non en tant qu’intelligence, dont elles sont dénuées, mais en tant qu’élément biochimique. Elles peuvent émettre des molécules au besoin. Oui. Aussi surprenant que cela paraissait.

Elle se souvint des mots de ce botaniste Francis Hallé, considéré comme le Jules Verne du règne végétal :  » En clair elles peuvent déclencher une pluie si elles en ont besoin ». Contrairement à nous, elles ne meurent que si un facteur extérieur les y contraint. Du coup, elles perdent cet automatisme de « réactiver leurs gènes ».

Elle était pleine d’amour pour les plantes et pour cette certitude qu’elles véhiculaient ét qu’elles avaient ancré en elle. Celle que l’éternité existait même si elle ne concernait pas l’Homme ni l’animal. Du moins, celui à quatre pattes et vivant sur terre. Car il est, paraît-il, une méduse immortelle dans les fonds marins, du nom de Nutricula de Turritopsis, qui est capable, à l’âge adulte, de retourner au stade de polype carrément, au lieu de vieillir puis mourir.

Oui, i, à ce moment-là, marchant à contre-cœur sur les pavés du petit jardin en contrebas de la nécropole mérinide vers la nymphée et le quartier artisanal- car elle aurait voulu ne plus bouger de cet endroit- était pleine d’amour, plus que d’intérêt, pour ces fleurs écloses et aux couleurs de feu, qui s’élevaient densément. Car elle ne perdait pas de vue qu’elles permettaient à ces artisans qu’étaient les hommes, de respirer, de se nourrir, pour pouvoir se reproduire à défaut d’être éternels. Un travail d’amour des espèces que de les porter jusqu’à la production et la reproduction.

Et cela lui suffit pour se dire qu’aujourd’hui elle était à sa place là où elle se trouvait. Que produire n’était pas que travailler. Mais aussi observer. Puis consommer. Sans arracher à tour de bras.

A la fin du jour, elle alla au village des potiers acheter un tajine et commander un plan de table en zellige pour son balcon. Elle n’était pas sûre de vouloir un pied en fer forgé. Pourtant elle voulait contribuer à la production de tous les corps de métiers incorporé dans cet ensemble-là. Mais même chez les vanniers, elle ne trouva pas son bonheur ce jour-là.

Du coup, sur le chemin de retour, elle fit un crochet par la médina à Rabat pour acheter, chez ce fameux herboriste au quartier Souika, connu de tout rbati digne de ce nom, de père/ mère en fils/fille, un bouquet de menthe marocaine, de menthe poivrée, de menthe sauvage et de menthe crépue pour aromatiser son thé qu’elle prenait, non point à heure fixe, mais à moment fixe, après son déjeuner.

Ce n’est qu’une fois dans sa voiture qu’elle se souvint que c’est lui qui lui avait fait reprendre cette habitude de parfumer son thé. Cette habitude que le manque de sa mère lui avait fait perdre. Chaque fois qu’il était venu et qu’il avait demandé un thé, il était déçu des effluves basiques, thé vert et menthe, qui émanaient de la théière.

Et depuis qu’elle en achetait, au souvenir de sa mère, se mêlait le sien. Les odeurs de l’absence.

– i !

– oui ?

– accompagne-moi au bled ce weekend-end. Je veux dire … Tu peux ?

– oui, s’entendit-elle répondre, sans avoir pris le temps d’y réfléchir. Que tous les deux ?

– tu préfères qu’il y ait du monde avec nous ?

– C’était une simple question.

– évidemment qu’il y aura du monde. Je ne veux pas que ça jase inutilement. Surtout à la campagne.

– évidemment, acquiesça-t-elle, sans savoir si elle était soulagée ou si seulement l’explication donnée était celle qu’elle espérait.

-Je passe te prendre dans deux heures. Je veux que tu saches, continua-t-il avec une pointe de douceur et, curieusement, de reconnaissance dans la voix, j’apprécie que tu aies accepté.

Il raccrocha. Tout en posant au fond d’un sac de voyage, un jean, trois culottes de cheval, trois vestes et le double de T-shirts, elle songea à cette proposition. Il lui avait tellement parlé de cette campagne bien-aimée berceau de sa famille, il lui avait tellement envoyé de photos de l’endroit et ses environs, qu’elle s’y sentait attachée sans y avoir jamais mis les pieds. En même temps cet amour pour ce lieu imaginé comme un havre n’était pas vraiment incongru, elle qui ne respirait que par la nature.

Elle continua à ranger le reste de ses bagages en pensant qu’elle n’était jamais monté auparavant en voiture avec lui ni se s’était retrouvée à dormir dans le même lieu.

Du monde autour pourrait peupler les conversations et mettre un frein à leurs épanchements, songea-t-elle, plus craintive à l’idée de devoir faire des salamalecs à des gens qu’elle ne connaissait sûrement pas durant deux jours d’affilée qu’être seule à seul avec lui aussi longtemps.

Elle était sur le point de se décommander, le poids de devoir jouer un jeu social l’écrasant de toute son absurdité, quand le téléphone sonna :

– Suis en bas. Plus tôt que prévu, je sais. Tu descends ?

Elle ne savait pas si le fait de dire que voyager avec du monde et lui aussi, lui semblait au-dessus de ses forces, n’allait pas le faire monter quatre à quatre ses dix marches d’escaliers et lui faire subir, fatalement, l’épreuve de la bibliothèque qu’elle jaugea en une tierce de seconde plus dure qu’un week-end ensemble au final, perdu dans le brouhaha humain avec pour échappatoire des balades à cheval.

– Allo allo la terre, il y a quelqu’une au bout du fil ? Descends car j’ai du monde dans la voiture. Je ne peux pas les laisser seuls pour te faire sortir de ton antre comme un joli sac en bandoulière sur mon épaule.

Ok, dit-elle interloquée. Suis prête.

Lui, était heureux comme quelqu’un qui allait respirer bientôt un oxygène plus pur au milieu de  ceux qu’il aime. Elle pouvait l’entendre au débit de ses paroles.

Et elle, elle était indécise comme quelqu’un qui va, gauche, à un premier rendez-vous.

Il l’attendait devant la porte de sa résidence.

– je prends ma voiture et je vous suis, annonça-t-elle d’emblée, décidée à prendre la fuite au premier embarras dont elle souffrirait là-bas.

Elle était ce genre de femmes qui ne faisait jamais face à ses appréhensions ni à l’ennui. Elle les évitait.

– Si tu y tiens. Dans ce cas on vient avec toi. C’est plus drôle de découvrir la route ensemble, dit-il en plongeant ses yeux dans les siens et en lui prenant le sac des mains.

– mais si on me rappelle pour une urgence ? Je ne pourrais pas vous laisser sans voiture.

– ah ce n’est que ça, dit-il en détournant le regard pour lui éviter la gêne d’y lire qu’il ne croyait pas le moindre du monde à cette diversion. Les autres sont déjà sur place. Dans la voiture, il y a mes deux chiens.

Allons viens. Si tu dois revenir sur Rabat, je serai ton chauffeur.

Le trajet sans intérêt car un paysage entièrement couvert par l’autoroute, s’avéra pourtant agréable. Ils mirent tous les tubes de leur jeunesse de  » est-ce que tu viens pour les vacances » à  » girls they just wanna have fun ». Ils chantèrent à tue-tête, en riant à gorge déployée quand ils se trompaient de paroles, toutes vitres baissées, les aboiements des dobermans faisant les chœurs de leur duo.

Au péage, une appréhension la gagna à l’idée de rencontrer des gens qu’elle ne connaissait pas et devoir, si le fil ne passait pas aisément, le soir ou du moins aux heures du repas, faire l’effort de converser, de répondre et peut-être même, devoir relancer des sujets, summum du supplice.

– tu me dis maintenant qui est à la ferme ?

– mes parents, mes sœurs, mes frères, mes cousines et leurs conjoints. Ça c’est pour la famille. Sinon un couple d’amis et un copain célibataire.

La panique disparut comme par miracle. Avec autant de monde elle passerait inaperçue. Le seul état qui lui convenait, en société, était de se confondre avec le décor ou d’être carrément invisible.

Elle était flamboyante mais ne le savait pas. L’intelligence de ses mots était de celles que recherchaient ses pairs. Elle était tellement tétanisée par la foule et par l’humain en général, qu’elle ne voyait pas ses qualités. Celles qui mettaient une espèce de halo autour d’elle et forçaient l’admiration tout en la mettant hors d’atteinte des familiarités conventionnelles et convenues.

Elle ne se sentait à l’aise qu’avec peu de personnes et fuyait les rassemblements et les discussions longues surtout celles qu’on se dépêchait d’avoir en société. Elles lui rappelait ces fiches de lecture qu’on devait faire à partir d’un livre imposé. L’originalité était de récolter la moyenne en évitant les écueils et toute personnalisation de l’écrit en reproduisant tout en changeant de noms, décors et trame, les techniques d’élaboration du genre de collection  » que sais-je ? ».

– Tes autres amis connaissent ta famille ?

– Oui. Il n’y a que toi qui ne connais ni les uns ni les autres.

– C’est une sorte de « baptême de terre  » que tu me fais ?

– Non. Tu m’es aussi chère qu’eux tous. C’est une aberration de continuer à ignorer jusqu’à l’existence des uns et des autres. Vu que vous ferez tous toujours partie de ma vie.

– Ouille donc tout le monde va être concentré sur moi.

Elle sentait son cœur battre fort dans sa poitrine de nouveau.

– C’est ce qu’aiment toutes les femmes, non ? Capter l’attention de tous ?  Tu seras la star du week-end, dit-il un sourire aux lèvres qui disparaissait à mesure qu’il voyait son teint devenir livide. Allons pas de panique. Je voulais te dérider en faisant mon sexiste. Mais raté, dit-il en grimaçant Tout le monde a hâte de te connaître et ils sont cool et terre-à-terre comme tu aimes que les gens soient, assura-t-il en lui prenant la main. Elle serra la sienne et dit d’un ton détaché et assuré que démentait sa poigne :

– évidemment, ce sera comme avec toi mais au pluriel.

En descendant de voiture il s’empressa de lui ouvrir sa portière pour se ressaisir de sa main.

C’était la première fois qu’il y a avait un contact physique entre eux . Elle ne savait pas trop quoi en penser. D’ailleurs elle n’avait pas le temps de réfléchir : le devant de la porte était noir de monde tout sourire dehors et tout le monde parlait en même temps.

Elle se laissa emporter par l’humeur bon enfant générale, les bises et les accolades qui n’avaient pas séparé leurs deux mains collées.

Il lui indiqua le chemin vers un pouf, s’assit à ses côtés, lui proposa une boisson rafraîchissante et dit :

– Qui veut venir à cheval ou à bicyclette pour faire découvrir à i la région ?

La trentaine de personne s’enthousiasma pour le projet et après avoir changé de tenues, tout le monde se dirigea qui vers les écuries, qui vers le garage à vélos. L’odeur de la paille, du crottin et seller un cheval : rien de tel pour mettre i d’aplomb et pour qu’elle se sente intégrée.

La ferme et le village alentour achevèrent de faire voler ses appréhensions. Les champs de blé, de luzerne et d’olivier à perte de vue, les chemins vallonnés, des cours d’eau qui les coupaient pour rejoindre au loin un fleuve, dont elle ignorait le nom, murmuraient bien des douceurs à tous ses sens. Au retour à la ferme ils passèrent par l’arrière de la maison. Un chemin en zigzag qui respectait la courbure des collines sur les kilomètres la séparaient du village.  Des parterres de fleurs, des carrés de légumes et d’herbes aromatiques coloraient l’horizon à la manière d’un paysage andalou.

Pied à terre, en douchant les chevaux, une bataille de jets d’eau finit dans un bain général pour bipèdes et quadrupèdes. Elle était heureuse d’être venue. Heureuse d’avoir été invitée. Ces tuyaux qui tournoyaient en l’air libérant des cercles de liquide transparent lui rappela la danse qui rallie le ciel à la terre des derviches tourneurs.

Il la regardait intensément, à son insu, absorbée qu’elle était par les jeux et son souci d’apprendre au cheval, muette et toute en gestes qui ressemblaient à des arabesques, à ne pas être effrayé par des mouvements nouveaux. Ses yeux se mirent à briller d’un drôle de feu lorsqu’il se rendit compte que la vie avec elle était une poésie.

Sa chambre était attenante à la sienne. Elles étaient communicantes. Il lui dit que c’était pratique pour continuer à discuter tard la nuit sans bruits de porte ou de pas dans le couloir pour éviter une intrusion des autres.

L’heure du repas approchait et il mirent la table joyeusement en faisant cliquer la vaisselle.

Elle le chercha du regard mais elle n’y vit aucune réprobation à ce bruit qui, au contraire, semblait le mettre de bonne humeur comme annonciateur de joies et de partage.

Le ftour fut aussi animé qu’elle était, inversement et proportionnellement, calme. On était mi Ramadan.

On y parla de tout ce qui défrayait la chronique depuis le début du mois sacré : de l’annonce de l’annulation du festival de Jazz au Chellah puis finalement de sa tenue. On y parla du procès de la jupe des deux jeunes filles de Ia ville d’Inezgane puis de la condamnation des agresseurs. De l’histoire des pancartes interdisant les  bikinis sur les plages d’Agadir puis du retrait des pancartes, on y parla aussi de l’homosexuel et travesti de Fès harangué et battu par la foule arrêté pour 24 heures au commissariat puis relaxé. Les explications fusaient : ces bémols intervenaient après la mobilisation de la société civile relayée par les médias sociaux facebook et Twitter notamment. Certains y voyaient la main du roi uniquement, une fois le thermomètre de la jeunesse pris à travers les sit-in et leur relais sur le web, car « la sagesse populaire, on connaît. C’est elle qui a élu Hitler en 1933″, en remplaçant ce dernier par le PJD pour reprendre le mot de Desproges, selon un autre convive. Pour d’autres, une suite logique du printemps marocain par soubresauts.

Puis la conversation s’ouvrit à l’économie, la faillite des TPE, les problèmes financiers des grands groupes immobiliers Alliances et Prestigia, plongeant les banques dans leur tourmente.  » mon dieu, renchérit  l’un des cousins, et Hassan II qui disait que quand l’immobilier va, tout va », les réserves en devises étaient catastrophiques et encore à la baisse pendant que la banque mondiale nous accordait encore un nouveau prêt de 251,95 millions d’euros.- la précision du chiffre la fit sourire-  Mais le gouvernement semblait ignorer ce marasme en affichant des taux de croissance optimistes,  » à les lire, on se croirait à l’âge d’or des musulmans. Mais dès que tu sors de chez toi tu es propulsé au tiers monde : les infrastructures nulles, beaucoup de mendiants à côté de berlines rutilantes et impossible de faire le marché sans y laisser la moitié de son salaire ».

Heureusement que les projets de loi de finances et les sorties gouvernementales étaient atténuées par les rapports du HCP et du directeur de la Banque du Maroc, ironisa une de ses sœurs. Bien sur elles le font à la veille des élections mais c’est une coïncidence…

i étouffait. Elle avait l’impression d’avoir ouvert plusieurs fenêtres sur son ordinateur en même temps : facebook, twitter, YouTube, et trois ou quatre site d’informations. Et que les titres et statuts à sensations tournoyaient sous ses yeux.

Et tu en penses quoi, i ? demanda-t-il comme si ça coulait de source qu’on prenne son avis, elle, simple l’artiste, alors que plus de la moitié de son entourage était dans les affaires et les sphères de la finance.

Il avait juste envie de la sortir de la torpeur dans laquelle il la sentait. Même dans son élément à lui, il n’aimait toujours pas qu’elle lui échappât en pensées ou en rêveries. Il n’avait pas saisi que les événements qui se succédaient lui donnait une impression que le champ des possibles se rétrécissait à la manière d’une peau de chagrin et qu’elle devait, elle qui adorait les grandes inspirations, respirer par petites saccades pour économiser le peu d’air sain qui l’entourait Pour lui rendre la monnaie à sa pièce, elle était tentée de dire : quoique je n’adhère pas aux thèses islamistes, la responsabilité est double, l’hydre de Lerne n’a pas qu’une tête »

Mais elle ne comptait pas étayer, ses doigts étaient en train d’imaginer des compositions musicales qu’il lui fallait coucher le plus tôt possible sur des clés de sol et de fa.

Quelque chose dans ce débat la rassurait. On parlait d’autee chose aussi que des dérapages liés au référent religieux. Comme si le Maroc recommençait à reprendre possession de lui-même.

La réponse la plus sincère et qui appelait le moins à lui faire continuer le débat, vu l’auditoire présent, fut :  » je pense que tant qu’on n’appliquera pas la Constitution de 2011, tant qu’on fera des gestes, sans qu’il soient inscrits comme lois locales correspondants aux conventions internationales et uniquement pour obtenir des prêts des instances mondiales, le danger islamiste ou le danger tout court sera prégnant car je lis tous ces événements comme la traduction du désespoir social. » Mais elle ne put s’empêcher de livrer plus profondément sa conviction profonde ce qui alimenta de nouveau les conversations : « Puis séparer le pouvoir de l’islam, car la commanderie des croyants peut exister en dehors de la Constitution. »

Les réponses sans appel fusèrent, comme un peu déçus de la réponse de celle qui paraissait être exceptionnelle. Cette « i » fantasmée car la seule inconnue de son cercle. Et finalement pouvait-elle lire dans les regards,  si banalement idéaliste au mieux, sinon une de ces farfelues qui vivait son pays derrière écran sans rien connaitre à notre diversité en tant que peuple. Mais les réponses étaient poliment polissées : « C’est un doux rêve impossible. On n’est pas prêt pour la laïcité » fit l’un  » peut-être dans cent ans, mais le peuple n’a pas les outils pour. Bien sûr à cause des décennies de pouvoir concentré entre les mains d’une minorité. » Émit un autre. « Les Marocains n’ont pas la bonne maîtrise des enseignements pour ne pas se laisser embrigader. Ils sont alphabétisés, ils ont internet donc l’outil pour n’importe quel savoir. Surtout le mauvais, tonna une des sœurs. Des bombes à retardement. Autant rester un pays musulman même si l’islam est dévoyé et source de terreur tant que le système éducatif n’est pas bien réformé et n’a pas été mis à l’essai sur au moins trois générations »  » regarde les 38 morts de Daiech en Tunisie sur la plage, renchérit son père, au moins sous Benali l’autoritaire, le Tunisien aujourd’hui aux abois, avait un niveau de vie décent et la sécurité prévalait.  »

– Dans cent ans le changement ? Sourit-elle, en effet il y a 98  ans à Chicago la police arrêtait les femmes en maillot car elles dévoilaient ainsi leurs jambes. Elles étaient jetées Manu militari dans les paniers à salade.  » elle avait fait exprès de détendre l’atmosphère et l’anecdote servait aussi à montrer un petit bout de sa large culture de l’histoire contemporaine. Pour l’exemple tunisien, malheureusement, elle en convint que cet attentat de juin montrait les limites du régime et l’islamisme grimpant. Ceci dit elle refusa d’abonder dans le sens général qui en incombait la responsabilité au printemps tunisien.

La soirée prenait les allures d’un vrai bouillon.

 » Petite parenthèse, souligna-t-elle, le symbole du jasmin tunisien me rappelle le poème de Nizar Kabbani  » j’essaie de dessiner des pays … Avec un parlement de jasmin … Avec un peuple aussi délicat  que le jasmin … Où les colombes sommeillent au dessus de ma tête etc … »

– Attend i, l’interrompa-t-il doucement comme pour venir  à sa rescousse, je vais googler le poème. La langue évoluait au rythme des évolutions technologiques. Voilà qu’un verbe était inventé à partir d’un moteur de recherche digital.

elle reprit en le remerciant d’un sourire :  » le régime musclé tunisien  a fini par lasser et a fini par se lézarder. Justement on devrait en tirer des conclusions, nous, pour que notre beau pays reste épargné des dérapages qui ont suivi les  printemps arabes et qui ont donné lieu à des régimes musclés ou à des guerres alors que les peuples aspiraient à une amélioration et ni à la ruine de leur pays ni à l’abîme. » Elle marqua une pause mais personne ne l’interrompit. Elle poursuivit donc «  Que les stratèges en prospective fassent un plan pour des changements en profondeur en douceur sans ébranler les fondations du régime. Que les politiques assument leurs fonctions sinon les taux d’électeurs vont continuer à chuter.La société civile voit que le roi écoute et agit en conséquence. Pendant que les partis politiques sont muets. Jamais les partis ne prennent le taureau par les cornes. A Chacun son métier. Aucun peuple ne veut vivre le chaos mais aucun peuple ne veut vivre l’incertitude du lendemain pour ses enfants sur le long terme. Quant au volet religieux, l’Histoire prouve que rien de bon ni d’éternel n’est jamais sorti de son mariage avec le pouvoir. livra t-elle, emphatique, comme dans un plaidoyer. Quand le pouvoir veut il peut. Et le peuple suit.  »

– c’est vrai que d’incohérences en dérapages depuis quelques années on en arrive cet été à un climat qui fait peur : celui de l’incapacité à accepter en public l’autre, le différent, reconnut un autre de ses cousins en poursuivant : laisser passer les fetwa de Abdelbari  Zemzami, du salafiste Mohamed Fizazi ça engendre, par exemple, des comportements hallucinants tels que celui du  chanteur Ahmed Chawki qui se range  du côté des coupables dans l’affaire des jupes d’Agadir, la longueur de l’habit, aux genoux, étant, selon lui,  trop courte pour ramadan. Ou encore le dérapage de ce vice-doyen de l’université à Meknès qui menace au couteau un groupe d’enseignants syndicalisés. Et pourquoi pas en effet ? puisque les citoyens se font justiciers, comme si l’appareil judiciaire était incapable de décider. Ne sachant plus où la décence se situe. Au niveau de la longueur d’une jupe, à un baiser qu’on donne, à un amour entre deux ados, ou à un comportement citoyen respectueux ?

Il ne faut guère s’étonner, pensa i, que certains utilisent l’islam à leur sauce quand celui-ci est brandi comme l’assise de la Constitution. Tout le monde y trempe le doigt.

En effet édicter des fatwas notamment sur la chaîne YouTube était devenu monnaie courante même au Maroc où pourtant, le religieux relevait uniquement des contours dessinés par la commanderie des croyants.

Le Cheikh Zemzami s’en donnait à cœur joie avec les plus insensées : comme son autorisation à faire l’amour à sa défunte femme une dernière fois avant de l’enterrer vu que la mort n’annule pas le mariage. La seule fatwa qui était courageuse et rigolote selon i, était celle qui autorisait l’utilisation des sex toys considérés comme grand pêché par les puritains et autres hypocrites ou coincés en tout genre. Il en devenait presque sympathique ce cheikh farfelu, si le danger des prédications données individuellement et suivies follement comme si youtube était devenue une chaire universitaire scientifiquement reconnue et établie, n’était pas assourdissant. Ou le ridicule de se voir dicter ce qui est conforme ou non au religieux dans la sphère privée.

– Et Mohamed Fizazi, sa préoccupation première cette année a tout de même été, rappela la maman, d’insulter les artistes femmes et d’édicter des interdictions de territoire à certaines d’entre elles,  comme à Haïfa Wahbe. Juste parce qu’elle est un cran plus que pulpeuse, on va dire sulfureuse. Il oublie quand même qu’il devrait faire profil bas lui qui avait été emprisonné suite à son influence idéologique dans les attentats de Casablanca de 2003.

Un silence s’installa, les yeux se plissèrent tristement.

Casablanca 2003. Un souvenir de 43 morts qui était encore une plaie béante au Maroc, notre pays si accueillant, si sur et si protégé contre les kamikazes de tout genre. Nous l’avions tous ressenti en plus  de l’horreur de l’acte fou comme un viol à notre tranquillité sécuritaire. Mais enfin, c’était un repenti. Il avait quand même outrepassé ses droits en stigmatisant l’artiste.

Mais lui ne se laissa pas détourner de cette question et reprit :

– Tu veux dire, i, que l’islam est la cause de tous les maux du siècle ?

-non mais ton interrogation m’interpelle. Si je fonctionne comme un GPS sur la mappemonde qu’il soit le fait de pays aux Constitutions conservatrices comme l’Arabie Saoudite ou d’illuminés sortis de Guantanamo et armés par ceux qui produisent des armes, c’est effectivement l’image et la conclusion qui ressort. Pourquoi ne pas séparer la religion de l’exécutif ? Ou à défaut, pourquoi ne pas légiférer et faire le Jihad des textes au lieu de laisser  le malaise social s’installer pour nourrir la haine et transformer des gens fragiles en terroristes et tortionnaires de plus faibles qu’eux. Juste pour montrer leur emprise sur le cours des événements : les femmes en les molestant, les enfants en leur refusant une éducation et une instruction adéquates, les petites bourses en les taxant de la même manière que les moyennes et les riches ?

-Peut-être que les pseudo-justiciers trouvent que la faiblesse conduit droit à l’enfer, questionna-t-il en appuyant sur chacun des mots. Dans le sens où un homme ou une femme sans moyen peut devenir dangereux et trouver des moyens illégaux ou immoraux pour s’en sortir. Ils viennent les molester et leur imposer leurs vues, convaincus qu’ils sont de la défaillance des institutions, incapables d’agir pour le bien de la communauté. Assoiffés de reconnaissance sociale, seul projet de vie, leurs recruteurs, motivés par la destabilisation de l’Etat, déplace leur but, à coups de lavage d cerveaux divers vers la récompense dans l’au-delà. Le désoeuvrement, soupira-t-il, est l’ennemi de la société.

– Peut-être oui. Mais quelle que soit leur motivation je doute que le peuple cible ou les gouvernements aient envie d’être parachutés au paradis céleste en se faisant déchiqueter par une bombe. Ils veulent le vivre sur terre d’abord et sans l’aide d’un kamikaze, je crois.

-moi je le veux en tout cas, appuya une de ses cousines. Ce serait utile de rappeler que le Coran ne recommande de livrer bataille qu’à ceux qui la livrent sur le terrain aux musulmans.  De ne tuer qu’à titre défensif ceux qui se servent d’armes. Ca c’est pour l’explication sunnite malekite.

Quant aux soufis, très présents chez nous aussi, ils pensent que sur terre on passe par certaines transformations et certains lieux dont l’enfer et le paradis. Mais les bombes ne font pas partie du processus de transformation !

Du coup, tu as raison i, toutes ces catégories ont intérêt à mettre en oeuvre des solutions contre pour ne plus avoir les memes effets qui se répetent. Les événements de cette année devraient montrer que sans mise en route des projets sociaux, la violence ne s’arrêtera pas toute seule.

– Exact, acquiesça son ami célibataire qu’on entendait pour la première fois ce soir. Que ce soit par intérêt, ou par esprit de la lettre du Coran qui prône plutôt l’amour et la discussion que la contrainte et la haine.

– tu ne serais pas soufie, interrogea-t-il en remettant i au centre des discussions?

– Mon Dieu, il est grand temps que je monte me coucher en ces temps d’inquisition.

Sa conclusion fit rire tout le monde enfin conquis par son trait d’humour et d’esprit.

– soit très chère i, mais avant lisons le poème de Nizar Qabbani que tu as évoqué puis raconte nous une histoire de Rabia al Adawiyya, toi qui a le don de la narration, ô soufie mon am.. Et il se tut.

Mon amour ? Mon amie ? Mon âme sœur ? C’est exactement ce qu’il voulait : que tout le monde se pose la question en faisant croire qu’une lettre ou une syllabe s’était coincée au fond de sa gorge.

Et il enchaîna au milieu d’un Ahhhhhh prononcé à l’unisson de deux ou trois voix :

Monsieur Nizar Kabbani vous parle : « Quand annoncera-t-on la mort des Arabes ? »

« J’essaie, depuis l’enfance, de dessiner ces pays

Qu’on appelle-allégoriquement-les pays des Arabes »

Il était arrivé à deux vers qu’elle aimait particulièrement

Elle écoutait d’une oreille attentive pendant que l’autre la faisait voguer sur le bruit que font les mouettes en rasant l’écume des vagues qu’absorbent les sables mouillés.

«  et qui me permettraient d’exercer l’amour

Aussi librement que les moineaux sur les arbres »

Il continua à lire pendant que la poésie la ramenait à la réalité de son pays. Elle voyait des femmes mules qui transportaient sur les sentiers montagneux des kilos de branchages pendant que le bétail servait de transport aux hommes. Elle voyait des petites filles aux champs et des écoles de campagne sans toilettes ni pupitres. Mais elle voyait également des gens conduire des convois pour porter des couvertures, des livres et des denrées chaque hiver dans les hauteurs enclavées. Puis elle revint peu à peu au poème.

« J’essaie de dessiner une cité d’amour

Libérée de toutes inhibitions…

Et où la féminité n’est pas égorgée… ni nul corps opprimé »

Elle n’écoutait plus. Sa connaissance du poème, le mettait en sourdine pendant que les correspondances avec la situation présente ou les différences l’assaillaient. Et surtout elle ne voulait pas entendre les dernièrs vers si terriblement beaux et durs, comme celui qui la saisissait, à chaque fois, à la gorge comme dans un râle : « ils tonnent sans faire pleuvoir ».

– A toi à présent, i

– ok, fit-elle sans montrer qu’il l’avait fait sursauter. Un tout petit poème qui traite de récompense dans l’au-delà pour rester dans les sujets d’actualités et pour se réappropier l’islam de l’amour et non celui voulu comme la voix des interdictions.

Un certain Sufyan Ath-thawri interpela un jour Rabia Al Adawiyya sur la question suivante :

– Quelle est la réalité de ta foi ?

On s’attendait à une longue diatribe comme le veut la condition de l’arabe en littérature mais elle dit simplement :

– je ne L’adore pas par crainte de Son Feu, ni par amour de Son Paradis. Je serai alors comme le mauvais salarié. En réalité, je L’adore parce que je L’aime tellement.

Profitant du trouble qu’avait jeté la dernière phrase de la citation de celle qui était considérée comme une sainte femme, i se leva en souhaitant bonne nuit à l’assistance, pendant que chacun essayait de comprendre le lien avec ce qui avait précédé.

Elle décida de lire en attendant qu’il vienne gratter à sa porte et qu’elle lui demande ce qu’il entendait par son petit jeu de confusions.

Prise à son propre piège, elle ne put empêcher son esprit de vagabonder sur Dieu, sa parole et le distinguo entre les deux. Dieu n’était-il pas ce Créateur intemporel et unique à dissocier de la parole délivrée dans un temps circonscrit à certains événements ? Pourquoi au Maroc, seules celles qui maintenaient la femme sous tutelle étaient-elles jugées comme éternelles ?

Puis la question sempiternelle qu’elle s’était posé un milliard de fois sans en trouver la réponse vint la torturer encore : Mais pourquoi les femmes, qui constituent en nombre plus de la moitié de la population, ne trouvent-elles pas de solutions pour refuser cette surpuissance masculine qui émascule leur droits, la répartition de leurs finances  et leur chair en se figeant au 7 eme siècle tout en payant le tribut de la vie au 21 eme siècle pendant que les hommes surfent naturellement sur l’évolution des temps ? Elle savait bien que certaines d’entre elles continuaient elles-mêmes d’alimenter et d’accepter cette prééminence du mâle. Mais elles n’étaient certainement pas la majorité.

Elle sourit en pensant que toute cette surexposition et suprématie de l’homme musulman dans sa société musulmane, de Sidi, Moulay ou meme de Lalla, autant de titres  qui reposent  sur une ascendance féminine, le prophète n’ayant eu de descendance fertile qu’à travers sa fille Fatima Zahra, et dont bénéficient ceux qui prouvent leur affiliation à la fille de Mahomet. Elle se mit même à rire toute seule en se disant que Marie mère de Jésus s’est fait engrosser par le Saint-Esprit. De saintes descendances à travers femmes. ! Tout ça pour en arriver à des sociétés sexistes, injustes envers l’élément féminin.

Et on voudrait nous faire croire que l’inégalité hommes-femmes est inscrite dans le Coran ? Dieu n’avait rien à voir dans ces prises de pouvoir terrestres et phalliques ; ça, elle en était sûre. Il était otage des hommes lui aussi. Iznogoud is not God !

Un soupir doublé d’une grimace plus tard, elle prit le roman du moment qu’elle lisait ne sachant pas quoi faire en l’attendant.

Mais son esprit était entièrement tourné vers lui et elle se rendit compte qu’elle n’avait rien retenu de la page lue de la première à la dernière ligne. Elle avait envie de babillage pour amener un peu de légèreté perdue dans la dernière heure de leurs débats. Il tardait.

Elle le chassa de son esprit et retourna résolument à son livre.

Cet instant marqua le moment où elle mît le doigt sur la page pour faire défiler les mots et relire plus haut, elle secoua la tête en rigolant et en se disant à voix haute et dans ses deux langues d’expression à la manière d’un slogan scandé dans une manifestation :

#VersionPapierFiKhatar #VersionPapierEnDanger

Manque de concentration certes, mais habitude aussi des écrans tactiles et la soumission aux nouvelles technologies.

Une demi-heure s’était écoulée et il n’était toujours pas monté. Elle était un peu déçue. Elle s’attendait à une discussion où il serait moins énigmatique, sur son propre terrain.

Elle se démaquilla, rinça son visage, se déshabilla et glissa dans son lit et dans un sommeil profond.

Il ne vint pas non plus gratter à sa porte.

En se réveillant tardivement à huit heures par rapport à la maisonnée puisque l’odeur bien imprégnée du café, du thé et des galettes lui parvenait jusqu’à l’étage, elle décida de ne plus penser à lui de cette manière. Cette manière ambiguë qui, d’ailleurs, ne lui ressemblait pas. Ses relations étaient dans des cases aux séparations jamais floues. Un ami était un ami et un amoureux un amoureux jusqu’au jour où il n’était plus rien d’autre qu’un ex-amoureux. De manière aussi dépassionnée qu’on pouvait regarder et décrire l’objet d’une non-passion.

Elle nota et apprécia que le petit déjeuner soit servi sans préjuger de qui observait le jeune ou pas, délicatesse, bien rare dans ce nouveau Maroc « fustigeant les jouisseurs » pour reprendre le mot de Camus.

Apaisée, elle rejoignit le petit groupe dans le pré toute excitée à l’idée de s’arrêter à chaque fleur, à chaque plante et essayer de comprendre leur influence sur l’humeur des habitants.

Et pour les fleurs qu’elle ne connaîtrait pas, il lui dirait : Google it ! Un brin sérieux, un brin tendrement moqueur de cette tendance à tout chercher sur le téléphone ou la tablette toujours à proximité sans faire l’effort de se rappeler ou d’analyser ou de demander à des personnes. Nos vies étaient cousues à ces mini ordinateurs et à cette bibliothèque virtuelle désormais indispensables à « challenger », à éprouver nos connaissances.

Il était là, au milieu des siens et des champs et sa silhouette plus imposante que celle des autres se détachait distinctement. Il se retourna comme le reste du groupe à son approche. Un sourire affectueux lui était adressé loin de ce regard pénétrant ou faussement distrait dont il l’affublait généralement.

Il portait les couleurs et le style de vêtements et de chaussures qu’elle mettait elle même en entraînement et compétitions équestres et cela  la fit sourire. Un clin d’œil ? Un hasard ? Elle prit cela pour une tendre attention mais qui ne la perturba plus. Il était bien emboîté comme un lego sur un autre dans la case « amitié  » sans la dualité de « l’aimitié ».

La journée se passa comme un hymne à la joie, au bien-être et à la liberté par la possibilité de respirer un air libre dans des espaces illimités où même les maisons de plein pied respectait les hauteurs des arbres, des collines et des vallées sans jamais faire barrage à l’étendue de la nature ou obstruer le mouvement ou la vue de l’humain et des animaux. Ce respect de la symbiose de tous les éléments donnait une impression de sécurité que met en équation l’intervention humaine à coup de buildings et autres hauteurs bétonnées et métalliques dans les villes.

Au crépuscule, leurs corps nourris au rythme de la nature commençaient à donner des signes de fatigue qu’une douche générale ragaillardit pour animer de discussions et de rires leur soirée. Tout cela, dans une franche ambiance de camaraderie… commune.

Puis fatalement on parla de la Syrie. Nous avions écumé tous les sujets locaux d’actualité.

Entre ceux qui pensaient que Daech était une invention occidentale pour renverser le président Syrien et contenter ainsi Israël ; ceux qui pensaient qu’il était indécent de dire cela car une fantasmagorie ne tue ni ne viole des innocents, et ceux qui ne savaient pas trop quoi penser de Assad et son gouvernement mais déploraient des victimes alors que les dés étaient pipés vu que même la Turquie profitait de l’alliance occidentale pour régler ses comptes avec le régime, il créa la surprise :

-la Russie, la Chine et l’Iran vont s’allier et venir combattre Daech du côté du président syrien et les USA et ses vassaux vont être déstalibilisés.

-Improbable ! Sinon c’est la troisième guerre mondiale

L’avenir allait lui donner raison, trois mois plus tard. Mais personne ne s’en doutait alors. En attendant la discussion avançait bon train.

-Non rétorqua -t-il. Mais peut-être la situation recréera un monde à deux blocs. Ce qui est peut-être nécessaire. Nécessaire pour faire attention à notre planète, aux humains qui la peuplent et pour rebooster l’économie.

-La peur comme moteur et comme prévention ? Intéressant s’exclama i avec une pointe d’ironie et d’incrédulité dans les yeux.

-Tiens, miss i a relevé son nez de tablette juste pour s’opposer à moi. Sinon quelqu’un d’autre aurait avancé ma théorie, tu aurais continué à écrire … je me demande quoi d’ailleurs, demande-t-il en s’approchant du pouf sur lequel elle était assise dans un coin du salon.

-Rien de particulier, en fait.

Devant son regard interrogateur, elle dit en lui présentant la « feuille » des notes de la tablette largement noircie :

-J’essaie d’épuiser l’encre qui fait nappe en moi en écrivant des flots de mots mais c’est elle, source intarissable, qui m’épuise. Et je m’endors souvent la nuit sur la feuille avant qu’elle ne m’arrête  par une implosion interne à la manière  d’un geyser qui se réveille. Ou d’une hémorragie, image moins poétique, dit-elle en tirant la langue

-et quand sauras-tu que c’est la fin sans que cela te consume ?

-j’espère qu’un doux clapotis ou une écume annoncera le terme de ce long poème et endormira cette eau teintée pour un répit, même de courte durée

-c’est toi le poème i et il risque de te faire vivre longtemps même dans la mort.

Le mode opératoire de charme s’était remis en marche dès que les mots s’étaient mis entre eux. Elle secoua la tête et se leva. Comprit-il à ce moment qu’elle ne prolongerait pas l’indécision, les non-dits, les taquineries ambiguës ? Il la regarda monter les escaliers vers les chambres.

Il était tard et ils devaient reprendre la route vers Rabat avant midi.

Ce fut elle qui mit fin à la danse de « un pas en avant deux pas en arrière » entre eux :

Sa sœur s’était soudainement lancée, dans une grande tirade sur les mécanismes d’écriture. N’arrivant pas à interrompre leurs discussions, malgré les signes du départ imminent, elle lui proposa de faire la route ensemble pour continuer leur conversation. Ce que i accepta sur le champ. Elle grimpa dans sa voiture.

Il protesta plutôt par convenance, assez mollement et les chiens se disputèrent joyeusement son siège à coups de jappements aigus.

Le lendemain, elle partit pour un mois en Europe, après avoir acheté son billet sur le net. Au bout de deux semaines elle posta sur Instagram des photos en Sardaigne. Il lui envoya un WhatsApp de deux lignes enthousiastes où, dans la première, il disait qu’il était heureux qu’elle ait pris le large toujours bénéfique. Dans la deuxième ligne il écrivait que ses photos de paysages  étaient belles.

En rentrant, elle décida que la vie était trop courte pour ne pas prendre des raccourcis, et à défaut, pour emprunter les longueurs. Elle commença par refuser un projet d’écriture qu’elle ressentait comme de la récupération autour d’un viol qui avait fait les unes des journaux quelques temps avant et qui se voulait une conjugaison entre poèmes et peintures.

Elle écrivit un mail à son banquier qui insistait pour qu’elle achète un logis et se couvre de crédit sur une bagatelle de vingt ans. Certes l’argumentaire était tentant : des mensualités à hauteur de son loyer et devant l’incertitude de maîtriser l’avenir, le discours ficelé et rassurant de : la banque récupère le bien dans l’hypothèse où un jour vous n’arrivez plus à payer.

Elle déclina tout de même son offre alléchante préférant n’avoir aucun matériel immobilier que des sueurs froides tous les 20 de chaque mois. Elle n’était pas assez forte mentalement pour jongler entre les échéances pécuniaires qui font une vie. Ni assez motivée. Aucune descendance à qui laisser une sécurité ou un départ sonnant et trébuchant à monnayer au besoin.

Libre comme l’air, aussi invisible que le vent dans un monde où l’incertitude des lendemains politiques et économiques rendaient les gens même les plus proches de plus en plus attachés aux apparences et aux poids sonnants et trébuchants de leurs relations, elle appela une de ses blondes d’amies. Une fausse mais avec de vrais yeux bleus. Elle lui fit lire le début de ce qu’elle appelait son poème fleuve, son projet d’Iliade, sans but chevaleresque ou titanesque. Rien à sauver, tout à décrire. Projet qui l’emballa au point de lui proposer d’être sa correctrice avant l’envoi à la publication.  Cela acheva de persuader i qu’elle devait ancrer sa réalité dans les mots et l’imaginaire. Elle n’avait plus le temps ni la motivation pour un travail rémunéré par mois de façon également répartie tout au long de l’année. Elle n’était donc plus solvable pour un crédit qui la rendrait insolvable aux yeux de la banque pour d’autres crédits qu’elle finirait par solliciter si elle rentrait dans l’engrenage du premier. Peut-être qu’elle sera malheureuse en choisissant cette voie-là mais si elle devait l’être fatalement elle le sera assurément sans dettes. Peut-être qu’elle signait un autre type d’enchaînement en optant contre une garantie à soumettre en cas d’urgence financière, mais la prospective n’étant pas son fort, les dés étaient jetés. Pour faire de sa vie un hasard complet.

Pour l’instant, elle déjeunait en terrasse dans le quartier Souissi avec son amie, tout en lisant trois rimes entrecoupées de cascades de rires de part et d’autres pendant qu’elles se racontaient les points saillants de leurs vies respectives durant ces trois mois où elles ne s’étaient vues.

Elles étaient venues dans une seule voiture et pour la raccompagner, i devait passer par le quartier Hay Riad célèbre pour son avenue Nakhil.

Elle aimait bien descendre tout le boulevard qui s’étendait sur des kilomètres avec en son milieu un terre-plain planté de palmiers et au bout une vue sur l’océan. Cela lui rappelait à chaque fois cette phrase attribuée à Tariq bnu Ziyad, un des principaux acteurs de la conquête islamique de la péninsule ibérique :  » la mer est devant vous et l’ennemi, derrière « .

L’ennemi ici envisagé en tant que plateaux de bureaux puisqu’on était dans l’un des quartiers administratifs de Rabat, par excellence. Et parfois oui, la circulation trop dense et bruyante des cadres, employés et jeunes loups du monde de l’entreprenariat et des grandes entreprises semi-publiques, n’en faisait pas un quartier très accueillant. Sentiment accentué quand les services de comptabilité de certains tardaient à payer les factures. Là, le quartier devenait franchement antipathique. Surtout pour quelqu’un qui travaillait en free-lance. Et la vision de la mer et des palmiers était une nécessité pour rester zen et poète face à l’avalanche de règlements à effectuer et des paiements qui traînaient. Ou pire, des portes qui restaient fermées aux offres de services année après année.

En stationnant, i baissa les yeux et regarda ses chaussures nonchalamment. Son esprit capta une asymétrie. Elle se concentra sur les breloques et vit avec agacement qu’une perle oblongue était tombée. Où en trouver une autre pareille à cette fleur d’oranger nacrée ? Où l’avait-elle perdue ? Ah certainement ce choc de son pied contre la table de nuit à l’hôtel, ce week- end de printemps où elle avait mis ces chaussures la dernière fois.

Après avoir déposé son amie, elle s’achemina vers le centre, direction les merceries de la Médina à Sidi Benaissa, vers les bijoutiers. En marchant dans la ruelle pavée, ultime trace d’un temps passé, son regard fut attiré par terre sur la gauche par un petit carré noir en tissu de 50 cm2 sur lequel des bijoux qui ressemblent à ceux qu’on trouve aux stands de jeu dans les foires comme récompenses aux défis relevés.

Le petit vieux assis sur une chaise basse est celui qui est là inlassablement depuis toujours. Depuis qu’elle est enfant.

Elle reconnaît son regard perçant, ses longs cheveux, c’est le sosie de Franck Zappa, le nez mis à part. Ses cheveux ont blanchis, le visage a bruni au soleil et s’est creusé de ridules. Mais il n’a pas changé. Elle lui dit ce qui l’amène chez lui, sans trop y croire et tournant à moitié un pied vers les bijoutiers. Quand sa voix sans hésitation se joint à sa main et il sort une paire de boucle d’oreilles avec les mêmes perles qu’elle recherche. Un coup d’œil rapide lui confirme que d’un tour de main elle peut les détacher de leur embout. Elle acquiesce. Il choisit son prix : 40 dirhams. Il sait quand la personne ne peut dire non même si le prix est plus cher payé que la valeur de l’objet. Car il reste toujours dérisoire. Elle est sûre que c’est un grand érudit ou un musicien. Ou les deux à fois. Et elle ne comprend pas ce qu’il fait dans cette rue-là au lieu par exemple d’être dans les Oudaias où il peut faire commerce de ses objets et de culture en même temps. Ou peut être le comprenait-elle au fond. Il était certainement trop fatigué pour tout recommencer, seul, ailleurs.

On est à la veille d’élections communales reportées déjà une fois. Par un automatisme qui contrarie sa décision de ne plus écouter ou lire les media, elle allume la radio dès qu’elle monte en voiture. Qu’elle éteint aussitôt après avoir entendu ce ministre du PJD parler des homosexuels dans un discours de campagne électorale : « marions déjà ces femmes célibataires avant de nous intéresser au mariage des homosexuels ». Une colère sourde l’emplit. Dès qu’elle se trouve dans son bureau, elle prend sa tablette, cherche sur YouTube l’extrait incriminé du discours, ouvre son blog où elle écrit pèle-mêle poésies, articles relevant plus de la presse que de la littérature et nouvelles inachevées ou non publiées.

Au-dessus de l’extrait audio, en accroche, elle écrit :

« Une lapalissade, qui dédie un mépris incommensurable aux femmes, aux gays et sert une soupe populiste et électoraliste facile pour haranguer et stigmatiser les foules.

Encore une fois en colère que ce ministre fasse de la pub pour des principes très éloignés des préoccupations municipales et ratissant largement hors tout programme économique et social. Tout cela converge vers sa conviction profonde que les dés sont jetés. Autant profiter des deniers publics loin de toute morale que dicte son référent religieux ».

Puis elle entame le corps du texte en criant son désespoir et sa peur d’un énième gouvernement qui s’éloigne de ses objectifs. Un gouvernement particulier pour sa connotation islamiste ses flirts poussés avec l’extrémisme et l’étendue de son pouvoir de par la nouvelle Constitution, par rapport aux précédents :

« faut-il encore composer avec un gouvernement qui prêche pour le recul des minces acquis en œuvrant pour que les femmes acceptent la bigamie considérée comme une alternative, non que dis-je une aumône faite au célibat « subi » de milliers de femmes. Bref accepter tous les écarts du PJD avec l’affirmation quils font barrage aux salafistes dangereux, cette masse inconnue de l’ombre, qu’on agite comme épouvantail. Ce postulat largement émis sur les réseaux sociaux sociaux, c’est l’escabeau aux dix échelons pour faciliter l’accès à la population aux thèses liberticides qui se nourrissent d’un au-delà en reléguant le présent à un non temps.

Les islamistes et tous ceux qui ont pour modus operandi la Tradition uniquement,  sont l’expression et le ciment de la doctrine patriarcale qui ne souffre aucune autre au-dessus d’elle et qui utilise le dogme pour asseoir sa légitimité et certainement pas pour se soumettre à la légitimité et au dogme d’un autre.  »

Elle signa son billet et confirma sa publication sur WordPress.

Son écriture avait quelque chose de haché quand elle s’exprimait sur les sujets d’actualité. Comme quelqu’un qui avait peu de temps et peu d’espace pour placer mille événements ou idées. Comme quelqu’un aussi qui aimait l’ellipse mais était obligé d’étayer. Et en allant à contre-courant de son style, faisait des ponts comme dans saute-moutons.

Elle s’installa à la campagne, observa sans surprise les élections communales remportées en septembre haut la main par les islamistes du PJD dans les villes et le PAM, parti phare présumé soutenu par  le  makhzen dans les campagnes et les retombées ronronnantes des choix des citoyens. Aucun changement, sauf dans les discours. Et elle se réjouit d’avoir cédé à la fuite hors civilisation bruyante de discours sur fond de crise économique où les fermetures de PME tombaient, en cette fin d’année, à la manière d’une pluie diluvienne pendant que les grosses sociétés qui employaient surtout des saisonniers étaient repêchées malgré les scandales financiers.

2016

On était en mars et les prévisions de faillite des petites et moyennes entreprises donnaient une augmentation de 10% de plus qu’en décembre 2015, considéré comme un mois noir avec quelque six mille entreprises ayant mis la clé sous la porte.

Et comme une catastrophe n’arrivait jamais seule la sécheresse s’y est ajoutée. Le bétail souffrait. Les agriculteurs priaient la clémence du ciel.

Et c’est ce moment-là précis que choisit la Cour européenne de justice pour obliger l’UE à dénoncer l’accord agricole sous prétexte que ledit accord comprenait des cultures au Sahara, qui n’était pas encore Marocain. Le Secrétaire Général de l’ONU quelques mois plus tard parla d’occupation marocaine. Rien de tel pour allumer les braises. Le makhzen répondit par l’organisation d’une deuxième marche verte à Rabat. Ce sont trois millions de personnes qui y ont défilé et deux cents mille autres ont fait une autre marche à Laayoune.

Le Sahara en tant que territoire marocain faisait l’unanimité au pays et était l’un des rares sujets au Royaume à conjuguer l’émotionnel et le sentiment patriote à la fois tellement cette certitude historique était fortement ancrée. Peu importent les priorités du peuple et peu importe qu’il ait des revendications sociales. Il ne plaisantait pas avec les frontières de ses terres. Le peuple au sens large, jusqu’à la classe moyenne. Le reste, elle les voyait désormais comme des expatriés qui avaient pour mission de gagner du fric au soleil pour une plus ou moins longue durée. Puisqu’ils investissaient et dépensaient ailleurs.

Elle aimait trop son pays, paysages, population et faune, patrimoine, monarchie et société civile pour le quitter.

Elle l’aimait dans sa chair, dans sa berberité, dans son arabité et dans tous les mélanges qui le caractérisaient. Elle était bien consciente que son ouverture d’esprit avait quelque chose à voir avec sa géographie, ses climats divers et son ouverture physique tournée vers plusieurs mondes directement ou travers océans. Elle le comparait à un arabe barbe. Placide et fougueux à la fois.  Fier, libre performant et dévoué à la fois, empli d’une histoire génétique riche et particulière. Et éblouissant aussi, comme peut l’être ce cheval bien de chez nous. Le cheval arabe, tout comme le barbe tout comme l’arabe barbe, n’avait il pas depuis la nuit des temps dix-sept côtes au lieu de dix-huit et cinq vertèbres au lieu de six ? Pareil que les autres dans la forme mais unique en même temps.

Ce qui lui plaisait moins, c’était l’espace accordé à la femme et au citoyen lambda. Plus il se rétrécissait moins i se promenait, élaborait, babillait mais plus elle imaginait. Elle pouvait face à l’océan. Quand elle se renfermait, elle retournait vivre vers les plaines et les monts à l’interieur du pays.

La foi que le changement viendra et que la stabilité était plus enviable que le chaos l’animait à la manière du sang qui coulait dans ses veines. Souvent elle regardait l’herbe et les étoiles et priait qu’elles soient toujours ainsi car elle savait que leur beauté à l’instar de leur visibilité variait suivant le pays où l’on vivait. Et Dieu qu’elles étaient resplendissantes ici.

Ce jour-là en rentrant à la maison après une ballade à travers sentiers secs au milieu de terres craquelées elle se demanda, aussi ingénument et de manière aussi incongrue que cela puisse paraître, comment le roi expliquerait à un enfant en bas âge, qui lui poserait la question, de quelle façon catégoriser les gens. I l’imagina dire la chose ainsi : il y a les bons, les méchants et les courtisans.

Comme à son habitude elle se dirigea d’abord vers la salle de bain, se lava les mains, se démaquilla, se rinça le visage puis se doucha.

Avant de se servir un thé et de l’huile d’olive avec du pain elle scruta son visage devant le miroir : besoin d’injections, jugea-t-elle. Pas pour paraître jeune mais pour rester ferme et enlever ce flou de fatigue qui lui servait d’ovale et de point sur le i de son corps.

Oui cela lui fouettera le moral. On n’en était qu’au premier trimestre de 2016, et les mauvaises nouvelles économiques avaient encore le lit d’une couvade de neuf autres mois avant d’achever l’année et espérer le meilleur pour une autre. Autant les accueillir de visage ferme, le corps étant soumis à une gymnastique quotidienne et elle n’avait pas à se plaindre de son élasticité au temps.

Puis elle se souvint qu’elle n’avait plus de rentrées fixes, que les perspectives d’en avoir s’amenuisaient  mois après mois même si elle ne payait pas de loyer car installée chez l’habitant dans une fermette aux alentours de Rabat. En contrepartie elle dressait et entraînait leurs chevaux tout en s’occupant de gérer la petite exploitation.

C’est à ce stade de sa réflexion que le téléphone sonna

C’était lui. Huit mois après.

⁃ bonjour, es-tu occupée ?

⁃ non, je sors de chez ma dermato, argua-t-elle

⁃ Je te rappelle. Rien de grave pour ta santé, j’espère ?

⁃ Non non,  elle m’a injecté de l’acide hyaluronique sur mes sillons et elle a fini là.

⁃ Ah ok, tu peux lire un mail que je t’ai envoyé il y a quelques heures ? Et que tu n’as certainement pas vu ?

⁃ Ok. Je t’ai dit j’étais chez la dermato, insista-t-elle sur le ton de la provocation. Dès que je rentre je l’ouvre.

⁃ Ok bises j’attends ton retour sur mail.

Elle était étonnée de sa réaction. Il n’avait pas trouvé ça plus bizarre que si elle lui avait dit qu’elle faisait son marché.

On vivait dans un monde blasé et qui banalisait tout : l’utile comme le futile, le personnel et privé comme le public et l’intérêt général ou  peut être, cette banalisation des événements était-elle l’expression du désintérêt total de tout ce qui n’était pas l’ego ou le centre d’intérêt du vis-à-vis du moment.

Elle ne s’y attarda pas plus que ça, fatiguée qu’elle était de sa personnalité qui voulait tout questionner et tout comprendre, haussa les épaules et ouvrit sa boîte mail.

Un long mail qui expliquait un projet qu’il comptait lancer et qu’il explosait dans le détail. Il lui demandait son avis sur la viabilité d’un tel chantier.

Elle était formée en marketing et management des entreprises. Elle avait le flair pour les projets bien ficelés.

Cela l’ennuyait d’avoir à faire ce qu’elle avait abandonné au profit de ses activités artistiques et environnementales. Au détriment d’une vie organisée elle avait fait son choix.

Et le côté égotique de celui qu’elle avait failli aimer finit de la convaincre de continuer à couper les ponts avec cet entourage qui l’appréciait à la manière d’un community manager.

Bien sûr qu’elle aimait gonfler l’estime de ses amis mais sponsoriser leur individualisme non.

La vie à la campagne avait achevé de consommer son divorce avec ce qui ne s’intégrait pas dans un mouvement de solidarité à la manière des briques d’une toiture.

Elle fit ce qu’elle faisait de mieux. Elle prit la route. Alla confronter son humeur à celle d’autres citadins. Ceux de la ville ocre. Marrakech. Elle arriva affamée.

Je suis rentrée au Niagara.

Je vis d’abord une blonde de type européen seule ; elle buvait une Casablanca et chattait sur un quelconque réseau social sur son iPhone qu’elle mettait pudiquement à hauteur du bas de la nappe. Comme son interlocuteur n’était pas invité à sa table.

Et lui,  installé un peu plus loin. Tout seul aussi. Marocain type, la soixantaine. Il parlait fort au téléphone en sirotant son soda : alors tu as fini la prière du soir ?

Effectivement ça devait faire une demi-heure qu’elle  était terminée.

Tu es à quel niveau ? Insista-t-il

Elle but un café sans lâcher son iPhone.

Il continua à manger sans plus rappeler celui ou celle qu’il attendait.

Elle quitta le restaurant sans saluer le personnel.

Il continua à manger sans bruit et se leva à la fin de son repas tout aussi silencieusement vers la porte de sortie sans un au revoir non plus.

Je ne voudrais pas leur ressembler à leur âge.

Et leur âge arriverait bientôt.

Je ne voulais pas vivre ce genre de solitude à deux. L’homo erectus et son téléphone.

Il fallait que je tranche

Seule ou accompagnée ? Et comment ?

Depuis qu’elle était à Marrakech, elle s’arrêtait à certains restaurants du passé.

Autrefois hauts lieux de rencontres bondés et sonores, ils appartenaient désormais tout en restant bien tenus, au passé : désertés, vides bien que la qualité était maintenue, ces lieux lui disaient que le temps n’était qu’une facette de l’espace.

Une fois l’espace dépassé, le temps l’était certainement aussi.

Et c’est là qu’elle se mit à préparer sa retraite pour ne pas la rater.

On est jeune à cinquante ans.  On ne meurt pas, logiquement, quand le corps reste vaillant.

Un coup de peinture était insuffisant.

La vie était longue après cinquante ans ; il fallait lui donner un sens à moins d’être sauvé par un accident de cet éternel recommencement.

Elle écuma encore quelques endroits, surtout des nouveaux, offrit sa peau au soleil marrakechi même entre midi et seize heures par quarante degrés. Repris la route vers Rabat en se promettant de venir à Tahannout chez Mourabiti, à Al Maqam, écrire des notes de musique ou des mots, en résidence, certes seule,  mais sans être en retrait.

Le lendemain en allant chez une de ses amies qui venait de créer un superbe concept store bel espace d’art et grouillant de beauté, d’objets et d’oeuvres monumentales, elle se demanda pourquoi à chaque feu rouge, les mendiants proposaient des mouchoirs en papiers ou des chewing gums, et dès qu’on les refusaient bien sûr ils quémandaient tout de même une pièce ou deux. Le Maroc entier souffrait d’allergies ? Les Marocains étaient-ils tous morveux ? Et les chewing-gum ? Ce peuple était-il à ce point rassasié qu’il fallait digérer à coup de mastication dans le vide ? Ou était-ce la milice des dentistes qui opérait par besoin de nouveaux patients-clients ? Elle rit à l’idée de milices par corps de métiers. Son imagination ne la laissait jamais être sérieuse longtemps.

Pourtant cet état de fait était, pour elle, un mystère et constituait une autre de ses grandes réflexions qui demeuraient sans réponse, que seule la voix de son amie interrompit :

-C’est quoi pour toi clic ?

-Clique ? La bande quoi. « Wa » ça fait un bail que je n’ai pas entendu ce mot

-Clic , comme celui de cliquer sur un lien. Purée tu es insupportable

-Non je suis décalée

-Décalée ?

-Oui comme dans canal et canal décalé

-Heu mouais tu es le « e » du clic quoi. La combinaison d’avoir et d’être.

-Connasse. Moi has been ?

-C’est ça. Le truc qui n’existe plus comme cette version de la basket adidas la adidasnausorus

-C’est ça. un détail de quelques générations. Comme cette conversation.

-Tu es insupportable

-Idem

-Bien, on va à la boutique ?

-Oui allons cliquer sur quelqu’un d’autre

-Allons torturer le semblable de quelqu’un d’autre.

Ces joutes oratoires d’un style très contemporain, c’était leur manière de tourner le dos à cette manie de vouloir paraître blasé à tout prix. Cette façon de penser que la connaissance étant à portée de main avec les outils d’internet, il fallait la dédaigner. Ce procédé qui consistait à afficher que tout croyance même en l’amour même en l’art était mort, pour justifier la paresse de ne plus créer de ne plus regarder. Cette attitude d’anesthésiés de l’émotion, ce n’était pas chez elles qu’on la trouverait.

Leur truc c’était de cultiver l’étonnement et la recherche des voies pour l’exprimer. Malgré tout. Malgré elles.

Rabat 2017

Douze mois s’étaient écoulés depuis leur dernière rencontre et elles se retrouvèrent comme si c’était la veille. Sauf qu’entre-temps, les élections législatives avaient eu lieu et avaient bien confirmé sans surprise aucune le PJD et Abdelilah Benkirane au pouvoir. Ce qui n’empêchait pas ce dernier d’échouer à former un gouvernement avec une majorité. S’ensuivirent six mois d’immobilisme politique jusqu’à ce que le roi, de retour de ses périples africains, nomme à la place de Benkirane, cet autre islamiste Saad eddine Othmani, psychiatre taciturne au style opposé de son prédécesseur, qui forma un gouvernement approuvé par Mohammed VI en vingt jours. Parallèlement, la France vivait elle aussi une campagne électorale, pour élire son futur président, des plus passionnées et des plus inquiétantes vu la montée en flèche de Marine Lepen, présidente du Front National face à Emmanuel Macron, jeune candidat d’un parti non moins jeune « la république en marche » après s’être détaché du Parti socialiste et de François Hollande en même temps. Fillon, le candidat de droite, le favori pour la course à l’Elysée, dans la foulée, n’était plus en lice pour les présidentielles, les scandales de trafic d’influence et conflits d’intérêts ayant broyé ses ambitions.

Quelques temps avant, les États-Unis avaient élu le très controversé Donald Trump. Le reste du monde se maintenait. Qui, dans son chaos qui, dans sa démocratie ou autocratie notoires.

L’avenir révélera en mai, un mois plus tard, que les Français ont fait le pari de la démocratie et de ses valeurs. Mais aujourd’hui, on n’en était pas encore là. C’était une journée type d’avril, de celles où il ne fallait pas se découvrir d’un fil, mais de celles aussi où les fleurs fraîchement plantées rivalisaient de couleurs et de fraîcheur limitée dans le temps. À cause de cela, i et son amie les faisaient pousser à tour de bras comme pour défier la durée de leur vie.

C’était aussi le temps, où Mohammed VI commençait à donner une autre image de lui à son peuple via Instagram : un roi jeune branché proche de tous : son peuple résidant au Maroc ou à l’étranger et accessible à tous les citoyens lambdas qui le croisaient dans la rue ou dans des endroits publics, en se prêtant au jeu du selfie.

A l’instar des émirs, princesses et princes du Moyen-Orient d’Europe et d’Asie qui, eux, avaient quelques années et des milliers de photos non officielles à leur effectif. Ceux qui gagnaient le plus en popularité géraient eux-mêmes leur compte. Ils offraient de la proximité, du rêve, des actions en direct et recevaient en retour beaucoup de sympathie.

i adorait ces photos détendues aux tenues décontractées et tendances du monarque et surtout cette manière de se rapprocher de tous. Elle espérait que quelques mois plus tard, cela se traduirait par une décision d’appliquer la Constitution à la lettre. Son imagination continuait à la projeter dans des futurs meilleurs. Chez elle, dans ce Maroc tant aimé.

Mais dans les faits, et pour le moment, rien n’avait changé à leur monde. Son amie du concept store était plus urbaine que jamais et elle, elle vivait plus que jamais dans sa propre tête, cette infime partie de son corps. Les blondes étaient toujours aussi blondes et les brunes aussi. Elles ne plussoyaient plus.

Oui, on était en 2017 et seuls les chiffres avançaient.

Il y eut pourtant un événement qui allait encore bousculer ses partis pris concernant ces fqih aux fetwas pourtant interdites par la loi. C’était à cause de cette satanée liste de sites d’informations qui arrivaient directement dans sa boîte mail et de laquelle elle ne s’était pas désabonnée.

Un ex-salafiste radical ex-prisonnier pour les mêmes raisons que Fizazi, gracié par le roi en 2012, et repenti, du nom d’Abdou Hafs prôna publiquement sur une chaîne de TV marocaine à la mi-avril, un débat de société concernant l’égalité entre hommes et femmes sur la question l’héritage et annonça, dans la foulée, sa participation à un livre collectif  à paraître  » l’héritage des femmes » à travers un article intitulé : « Islam : une révolution pour instaurer l’égalité entre l’homme et la femme ».

Si l’on ne sait pas qui le soutient ouvertement, pensa malicieusement i, on connaît du moins certains de  ceux qu’il a mécontenté :   » les salafistes marocains ».

Ces nouvelles figures médiatiques et ces nouveaux styles médiatiques auguraient-elle d’une action à suivre ? Ou servaient-ils juste un décorum ? i ne savait honnêtement  pas quoi en penser. Elle décida d’apprécier tout cela, à la manière d’un bel orage de nuit d’été qui rafraîchit et résorbe la poussière des chaudes journées. Elle se dit même qu’il fallait attendre jusqu’à la fin de l’année pour savoir définitivement si tout cela participait d’un brouhaha de réseaux sociaux et media qui essayaient de survivre a coups d’effets d’annonce ou d’un réel pas posé sur le « d » de la démocratie.

Et pour l’instant son amie et elle, étaient en voiture, direction le concept store, qu’i n’avait pas visité depuis longtemps.

-Ouf, fit i

-Mais pourquoi tu soupires à ton téléphone ? demanda son amie

-Sur whattsap on veut me faire parler de Fillon et de El Othmani

-Ouuuuuf

-C’est ça.

-Ben répond

-C’est ça

-Tu fais quoi là avec ton doigt appuyé sur l’icone qui tremblote devant tes yeux agacés ?

-J’attends que la petite croix se pointe en haut à gauche pour supprimer whattsap

-c’est ta façon de répondre ? Tu n’es pas un peu radicale, là ? Déjà que tu n’as plus facebook ni twitter

-Tais-toi ; à cause de ces mondes bleus j’ai failli me maquer avec quelqu’un qui m’a emmenée en week-end pour me faire pérorer sur l’ex-gouvernement Benkirane au milieu de sa clique

Et tu as fais quoi ?

-J’ai cliqué sur le bouton « delete »

-Je vois que tu as peur de passer pour une « qui a été ». Tu m’en envoies du clic!

– qui a été ?? Tu veux encore dire has been ? Tu es insupportable

-Oui je sais

⁃ J’aime les réalisateurs. Mais pas les mises en scènes improbables

⁃ Je sais. Mais le rapport avec whattsap ?

⁃ Ben je commence à avoir peur des verts après les bleus

⁃ Quand je pense qu’Icare a construit des ailes et n’a pas eu peur du jaune du soleil ? C’est triste d’avoir peur d’un téléphone

-Un smart phone

-Oui c’est ça

-Apres la boutique  on va à Souika ?

-Acheter la menthe ?

-Si tu veux. Et un téléphone genre ancienne génération.

-Petites touches ? Qui tient dans une poche et qui fait des lettres en gris ?

-C’est ça. La version dactylo du téléphone

-Ma pauvre. Heureusement que tu n’es pas un homme. Je t’aurais retrouvée un de ces quatre vivant dans une grotte avec la barbe jusqu’aux genoux

⁃ Je ne me soustrais pas au monde juste aux réseaux sociaux et aux gens des réseaux sociaux

-C’est bien ce que je dis : une femme des cavernes mais revisitée

-Tu veux me faire plaisir ?

-C’est pas le genre de la maison

⁃ Alors quoi ?

⁃ Alors je me souviens que tu as enlevé tous tes poils au laser

Du coup tu auras toujours l’apparence humaine même recluse

-Tu es insupportable

⁃ Oui je sais. Va pour Souika, besoin de graines de basilic pour les faire germer.

Elles restèrent une heure dans le concept store. Où son amie eut à user de patience pour redire à sa gérante qu’elle ne faisait pas partie du décor. Qu’elle devait en être un des moteurs. De même, elle lui apprit que les tableaux ne sont pas exposés uniquement dans le but d’être vendus aux particuliers, emprisonnés dans une rentabilité murale. L’art, le beau comme souhaitait son amie, devait être partagé avec les petits et les grands, être apprécié du grand public.

Dès qu’elle parlait d’art, son amie devenait lyrique.

Elle avait mille idées pour le faire découvrir, le faire aimer, et pour l’intégrer à une instruction déjà bien fragile à en croire les journaux et les mille et une réformes de l’enseignement jamais définitives.

L’employée  pensant à une planque plutôt qu’à un partage, donnera sa démission. Mais ça son amie ne le saura que le lendemain. Conformément à l’art du dialogue de ceux qui se planquent derrière leur ordinateur.

i les imaginait dans un monologue tout en inaction. Participer à des ateliers vivants et en dessiner les tendances des utilisateurs et des visiteurs locaux alors que google facebook et Twitter nous apprennent tout déjà en un clic ? Quelle idée dépassée. Aussi poussiéreuse que ces universitaires et leurs laboratoires d’idées qui finissent en livres version papier. Ce seraient des pépinières qui nous apprennent que des gens agissent, créent, contribuent ? Oui, mais ça ce sont les autres, pas les « nous ».

La gérante n’était pas loin de penser que la création, la créativité ne pouvaient être couronnées de succès sans  appui, ou alors il fallait avoir plus que la « gnaque », de la hargne. Elle, elle ne se situait dans aucun des cas de figure. Son projet, c’était une vie de second rôle dans un pays où elle trouvait sa place la journée derrière un ordinateur et certains soirs dans des vernissages.

i tenta d’expliquer à son amie la force de cette virtualité sur ceux qui y plongeaient h 24. Ayant travaillé en tant que consultante et géré dans quelques entreprises des multitudes d’equipes aux multiples crises internes, elle en avait vu des profils de la sorte qui ne vivaient que dans le virtuel.

Celui-ci aspirait, tous ceux qui n’arrivaient pas à s’en sortir dans leur quotidien, à moins d’être un prédateur. Et ils étaient pléthore.

Une vie en apnée en attendant Godot comme l’avait écrit quelqu’un de connu  il y a un siècle déjà.

⁃ Pourquoi tu n’écris plus. Dit-elle sur le ton affirmatif plus qu’interrogatif, en changeant de sujet et balayant les ondes négatives

⁃ Parce que j’ai passé mon temps à travailler pour vivre et je continue encore à avoir sporadiquement besoin de travailler, répondit-elle avec une pointe d’ironie affectueuse

⁃ Moi aussi mais j’essaie de créer pour ne pas me perdre

⁃ Idem mais je ne suis pas adepte du conseil « une page par jour ».

⁃ Et pourtant tous les écrivains qui pondent quelque chose de lisible le disent. C’est essentiel. Sinon on ne finit jamais. Et sinon on écrit sans grande cohérence.

⁃ Je n’y arrive pas. J’écris comme une poussée de fièvre fait sortir un bouton. C’est quand quelque chose doit surgir. Quelle que soit sa qualité.

⁃ Et tu le fais systématiquement ?

⁃ Non parfois ce n’est pas le moment de m’arrêter et d’écrire sur « notes ». Alors l’idée se perd et l’espace se creuse encore plus entre pages blanches

⁃ Ah

⁃ Ah quoi ?

⁃ Ah rien. Juste une onomatopée pour te répondre

⁃ Pour me faire la conversation ?

⁃ Tu es insupportable

⁃ Je sais. Et toi pourquoi tu écris ?

• Parce que qu’en j’étais petite je rêvais d’être écrivain. Plus que cela, j’en avais besoin. J’ai orienté ma vie vers cela. J’ai fais un cursus littéraire pour cela

• Pourquoi n’as-tu pas écris plus tôt?

• Je crois que j’ai paniqué à l’idée qu’on ne m’a jamais obligée à choisir une autre voie et j’ai du avoir peur de ne pas y arriver ni de ne pouvoir en vivre.

• Rousseau ne vivait  pas de son écriture. Il écrivait et vivait en recopiant la musique

• Ben je crois plutôt qu’en grandissant, j’ai perdu mon rêve impérieux de vue. Et toi ?

• Au fil des années, ces poussées d’écriture fiévreuse m’ont rattrapée, mais en pointillés donc pas assez pour en faire un corpus,  jusqu’à aujourd’hui

• Tu as toujours eu besoin d’être contaminée pour te rattacher à une vie sociale

• Tu es un drôle de miroir baroque qui réfléchit un peu trop

Qui pense

• Qui réfléchit

• Tu es trouble

• Je sais.

• Son amie l’épargnait en ne disant pas ce que i ne voulait pas entendre : l’inspiration, le don n’étaient rien d’autre que de la discipline et du travail. Seule la peur de se tromper faisait prévaloir la sécurité, bien fragile, d’un salaire souvent bien insuffisant  qui imposait pourtant un emploi et des horaires contraignants mettant toute une vie entre parenthèses quand la satisfaction du labeur n’y était pas. C’était une amie vraie. Et i le savait.

⁃ ils sont où tes rêves de l’enfance et l’adolescence ?

⁃ A plus de quarante ans, je peux te dire que je me suis gourée en pensant qu’il fallait attendre d’avoir suffisamment d’argent pour les réaliser.

⁃ Alors écris

⁃ Quand je suis en ville je n’y arrive pas

⁃ Les murs sont dans ta tête. Quand tu vas au Chellah, ces murs en ruine et ces cigognes haut perchées te rapprochent du vide ou de l’infini qui t’es nécessaire pour écrire

⁃ Oui, tout y est. Le soleil, même par mauvais temps, n’a plus d’obstacles pour envoyer sa chaleur. Les senteurs mêlées des fleurs, la fraîcheur de l’eau et des arbres mettent en perspective l’espace; en tout cas assez pour que dans ma tête se mêlent la mer, le désert, la plaine et le fleuve Bouregreg ; cette nécessité du sel qu’on retrouve dans la transpiration et les larmes du labeur ; assez pour que ma conscience d’une vie à écrire soit imprégnée des odeurs et du regard dont j’ai besoin pour l’exprimer

⁃ Ca ressemble à l’ébauche d’un thème de roman.

⁃ Quoi donc ?

⁃ Ce que tu viens de dire, à l’instant

⁃ Et toi ce que tu viens de dire, à du coatching pour amener son client à réaliser ses objectifs

⁃ Tu es insupportable

⁃ Et toi tu as beaucoup d’empathie

⁃ Je quoi ?

⁃ Tu pratiques le kintsugi sur moi

⁃ Je recolle tes morceaux de rêves d’enfance avec la maturité de tes quarante balais

⁃ Tu commences à être antipathique là, à évoquer mon âge par deux fois en l’espace de cinq minutes

⁃ Oh non je t’épargne le détail des années qui viennent après les quarante

⁃ on dit des poussières quand on est sympathique

– On dit des poussières quand on fait sa starlette. Et crois moi que les poussières d’étoiles se comptent en milliers d’années. Alors quelques 365 jours avec un petit exposant à un chiffre, c’est totalement sympathique.

– Tu es insupportable, martela-t-elle en étouffant un rire ; ce qui provoqua instantanément un jet de larmes. Il fallait bien que ce rire sorte d’une autre manière de ce corps qui n’arrivait plus à emprisonner sa part d’imaginaire.

⁃ et toi quand tu écris ça vient comment ?

-J’écris comme toi tu fais de la musique ou comme l’autre peint.

Il faut bien que cela sorte. Quand je dessine une licorne on dirait un lapin ; quand je joue du jazz on dirait une comptine genre  » j’ai du bon tabac ». Au moins quand j’écris un mot, ses lettres ne me trahissent pas.

Puis songeuse avec une légère moue, le regard rieur, elle reprit :

– son interprétation peut en revanche ressembler au lapin quand j’ai écris « licorne ».

La vérité est que la vie, ou ce qu’elles en avaient fait, ou plus justement le contexte qui était le leur, les avait conduites et l’une et l’autre, loin de leurs premiers objectifs ; et perfectionnistes elles s’étaient données à fond pour réussir les différents métiers qu’elles avaient entrepris jusqu’à épuisement, jusqu’à renoncement.

Puis un jour elles ont, chacune, pour des raisons qui leur étaient propres, celles de donner un sens à leur existence, décidé de vivre pour elles-mêmes et pour ce à quoi, enfants, elles rêvaient. Elles pensaient que la clé étaient la réalisation de soi. Et par transition si tous les « soi »étaient justement réalisés, la paix intérieure engendrerait la paix sociale.

La jeunesse, ce temps où tout est bourdonnant, la vie professionnelle, la vie privée, à l’image d’un quartier d’une métropole comme Casablanca,  faisait place à une maturité moins excessive, avec une exigence plus pointue d’une vie qui ressemble à une journée de printemps à la campagne, ensoleillée, fraîche, étendue, loin de toute pollution et sans peur de certains vides. De ces journées qui s’étirent agréablement grâce à l’espace qui donne l’illusion que les douze heures sont plus longues que celles vécues en ville.

-dis i tu restes encore à Rabat pour un temps ? Ou est ce que tu t’exiles à la campagne ?

-Je reste encore une semaine. J’ai promis à ma cousine de ramener sa fille du lycée tous les midi.

– cool. J’aimerai avoir ton expertise sur toute la partie com’ du concept store depuis son ouverture

– Ok. Demain après-midi ?

– Très bien. N’oublie pas l’exposition sur les femmes artistes marocaines de la modernité  au Musée Mohammed VI, il y a Mounat, Fatiha Zemmouri avant qu’elle ne fasse place à « L’Afrique en Capitale »  et je leur prête quelques toiles de ma collection. Je passe te prendre vendredi  à 19h.

– T’inquiète, je n’oublie pas. Et même si je n’avais pas les accompagnements scolaires pour ma petite cousine à faire, j’ai noté les événements à ne pas rater sur mon agenda. Comme  l’exposition sur Picasso au Musee reportée à la mi-mai et l’opérette de la Veuve joyeuse au Théâtre mohammed V prévue ce mois-ci.

– Quelle organisation ! La bergère gère

– Mon smartphone joue au chien et me guide, miss Carrie Bradshaw

– Je n’en peux plus de toi

– Moi non plus je n’en peux plus de moi, de toi, de nous

– Bises ma douce amie, à demain. Au fait, avant que je ne descende de voiture, tu aimes vraiment faire le chauffeur au lycée aux heures de pointe, avec pour horizon des bouchons  ?

– Oui j’aime beaucoup. Et en plus j’aime revoir cet établissement où nous avons étudié et j’adore observer les parents et autres accompagnateurs. Une véritable étude sociologique à faire à la porte des lycées

– Je te crois sans peine, agréa-t-elle dans un rictus.

-À force d’y aller, on se salue on se reconnaît et on converse même parfois. Je retrouve avec plaisir quelques-uns. Tiens, comme ce prof en sociologie dont je ne me souviens pas du nom, je le connais sous un autre jour maintenant que celui d’auteur.

– Celui de papa ?

– Celui de papa oui. Elle marqua un temps et continua : mais surtout la conversation de quelques minutes à la porte d’un lycée donne une autre dimension du personnage même s’il reste sociologue et romancier dans ses appréciations

– Intéressant.

– Oui très. Et c’est toujours des dialogues qui s’inscrivent dans un temps court, car la cloche est toujours sur le point de sonner, donc dialogues épurés. Une sorte de profondeur légère

– L’écrivaine en herbe et ses oxymores

– Te moque pas. Tu saisis ce que j’entends par là ?

– Complètement. Je te taquine affectueusement c’est tout. Bisouilles et bonne soirée

– Idem. À demain ma douce.

Il est vrai que la sortie des classes,  le temps avant et pendant ce moment, était un condensé humain qui donnait la température d’une partie de la société.

Ceux qui jouaient aux mi-bobos mi-boho in Morocco, genre c’est cool chic d’avoir pondu des œufs qui grandissaient à leur image, des mini-eux en somme. Il y avaient les autres qu’on voit physiquement ou à travers leur chauffeurs, ceux qui n’ont pas le temps pour leurs enfants, les blasés de leurs gosses qui ne les voient pas comme leur prolongement. Qui ne les voient pas du tout d’ailleurs. Entre trente et cinquante ans, ils estiment que c’est un piège pas  nécessaire, piège de la société ou de l’être que l’on a aimé, et qu’on est obligé de supporter car voyez-vous le Maroc est un pays où on ne peut vivre d’aventures sans risques. Du coup, le mariage est le seul moyen de se libérer les hormones sans danger. Ils pourraient presque oublier qu’ils ont eu des enfants. Seule la contrainte le leur rappelle. Et parfois l’administration de l’établissement aussi, par le truchement d’un mot, d’une réunion parents-profs.

Et il y a le reste, ceux pour lesquels la paternité et la maternité sont des choses sérieuses et qui donnent leur temps pour savourer des câlins, des baisers , des bobos, des histoires de vie scolaire qu’ils ont hâte de retrouver le lendemain. En général ce sont des as de l’agenda. Qui s’en sortent chaque jour épuisés à force de gérer mais heureux. Ceux-là sont les parents accomplis ; ils ne sont ni mi, ni mini ni out of.

Et au milieu de toutes ces cases aussi tranchées que les legos de couleur, avant de repérer ceux qui les récupèrent, le jeune brouhaha grouillant, entre la première grille et le portail est la vie même, une culture de germes en ébullition, indépendante de tout joug parental et enseignant, qui montre déjà quels rêves ou quelles ambitions les porteront.

Il était 13h30 et son mobile sonna :

-Allo i. Tu peux passer directement au concept store ? Y a un client potentiel qui vient pour un tableau et je ne peux pas te chercher ni attendre que tu passes me prendre. Je dois filer de suite.

-Pas de souci. Tu veux que je vienne quand ?

-Ben ca me va prendre max une demi-heure

-Ok. je passe dans une heure pour être sûre que tu as fini ton entrevue et qu’on commence l’évaluation tranquillement. « A taleur » !

En arrivant à la boutique le client était toujours là et ils buvaient un café en s’esclaffant comme s’ils avaient la journée devant eux.

Elle salua vaguement en se dirigeant vers la pièce qui servait de bureau à son amie. Mais celle-ci l’interpella :

-i viens partager un café avec nous. On a fini la partie business et comme monsieur me parle de chevaux, tu seras une meilleure interlocutrice que moi

Elle maugréa en s’exécutant car zéro envie de faire la conversation à un inconnu autour d’un café. Mais son amie et la période des vaches maigres le valaient bien. Et elle espérait que le café était tiède. Pour qu’il l’avale rapidement.

Vint le moment où le breuvage bu, l’acheteur s’en alla tout sourire.

– Bon allez ouvre ton ordi et le dossier com, j’ai hâte de commencer

– Non mais attends ! Après ce qui s’est passé là, tu me demandes de me mettre de suite au travail ? Sans commentaire ?

– Passé ? Quoi ? Ta vente ?

– Fais pas ta timorée, ta prude. Que dis-je ? Ta vierge effarouchée. Vous vous dévoriez du regard, vous n’avez pas arrêté de parler et de savourer tout ce que l’autre racontait. Limite le crottin c’est de l’or. Et je me sentais comme une pièce rapportée. Mais je n’aurai cédé ma place pour rien au monde. Enfin de l’action dans ta vie, dit-elle, théâtrale en levant les yeux et bras au plafond.

– Oui c’est vrai qu’il est pas mal et qu’il aime les chevaux mais y a pas de quoi s’emballer

– Pas de quoi s’emballer ? Ca fait un an que tu vis comme un mormon ! Et un an que je n’ai pas vu cette lueur dans tes yeux.

Pas mal ? Ma main à couper que la moitié des nanas qu’il croise aimeraient en faire leur petit quatre heures. Et tu as bien entendu qu’en quittant il a proposé qu’on aille ensemble à l’inauguration de Picasso ?

– Ça va ça va, recouvrons nos esprits ; on ne sait même pas s’il’est libre ou juste un dragueur invétéré

– Mais si, on sait tout puisque je sais tout. Alors je t’explique. C’est un grand ami de notre génie des déjeuners des mardi en ville. C’est elle qui me l’a envoyé. Le mec, sa femme l’a quitté quand le dernier des enfants est partie étudier à l’étranger. Il n’est pas tout à fait divorcé mais c’est genre en cours. Bingo. Il faut que vous sortiez d’abord ensemble et quelque chose me dit, vu comment le courant est passé, que ca va être le big love

– Sordide ce que tu me racontes. Si sa femme l’a quitté c’est peut être pas un cadeau. Ensuite je ne sors pas avec un mec marié je suis contre la « bigamie » et les problèmes que ça engendre

– Pfpfpfpfpfpfpfpfpf. Tout de suite les grands mots. Chaque cas est particulier. Là, il ne s’agit pas de partager. Et en plus il parait qu’il est gentleman comme tout et il aime l’art et la campagne. Bref idéal pour toi. Et je m’entends déjà avec lui. Donc il a réussi en grande partie le test des copines

– Suis une salafiste de l’amour moi

– Ben parfait alors. Les salafistes sont pour la polygamie et même qu’à l’origine paraît-il, ils prenaient plusieurs épouses quand les hommes étaient décimés par les guerres et pour ne pas laisser les femmes seules sans compagnons de vie.

– Mon salafisme à moi, c’est le retour aux premières origines d’Adam et Eve. Lui et elle. Elle et lui et basta. Le paradis quoi ! Et je me méfie des mecs que les femmes quittent une fois que les gamins ont libéré le passage. Ca sent le coup foireux incapable de satisfaire sa nana. Une fois que l’affection quitte le foyer, elle plie bagage sans se retourner et sans rien à regretter.

– Peut être … et peut être pas. Peut être que le couple n’existait plus que pour accompagner les enfants à grandir. Peut être que la nana a mal vécu sa ménopause et qu’elle ne le supportait plus physiquement. Peut être que le mec est un mauvais coup. Et peut être qu’il faut que tu le saches par toi-même non ?

– je ne comprends pas cette malléabilité dont tu fais preuve toi si méfiante d’habitude juste parce que tu crois connaître le mec à travers une fiche en 10 points, une convo autour d’un café et le choix d’un tableau.

Purée j’ai l’impression d’être la veille fille du village à caser absolument et qu’on est fatigué de cacher !

– Cause toujours. L’important c’est que j’ai vu les étincelles entre vous. Oui parfaitement, continua-t-elle car i était sur le point de lui couper la parole, les étincelles étaient palpables.

– Ok j’avoue ; mais je ne veux même pas commencer une histoire juste pour une raison hormonale.

– Oh la la comme tu es dénuée de tout romantisme. Et quoi les hormones ? Tu minimises leur poésie ?

– Ben oui. Je ne vois pas ce qu’il y a de poétique à des pulsions. De sexy oui, mais de lyrique ?

i se mura dans un silence pensif et ne semblait pas vouloir en sortir.

– Tu penses encore à l’autre tare plutôt et tu as l’impression que celui-ci en sera une autre.

– Non. Et puis l’autre n’est pas une tare, il est juste centré sur ses intérêts.

– Ben si. Je te connais. Du coup avant que quelque chose de beau puisse arriver tu gâches tout.

Elle marqua un silence et continua : Ok. L’autre n’est pas une tare c’est juste un handicapé des sentiments. Ce n’est pas qu’il s’aime démesurément, c’est qu’il est désintéressé par tout ce qui ne lui profite pas. Si c’est pas lyrique ça. C’est une ode carrément. Alors je te préviens, on va toutes aller au vernissage de Picasso et tu vas sortir faire la fiesta avec ce mec une fois au moins avant de le repousser sans raison puisque la magie était là tout à l’heure.

– Ton « toutes » là c’est une menace ? Genre tu me fais le remake de nos vingt ans ? Quand tu rameutais toutes les copines pour me pousser à faire quelque chose ?

– C’est ça. Et avant que tu le dises, c’est moi qui ne te supporte pas aujourd’hui

– Et vice versa. On bosse maintenant steuplêê, demanda-t-elle en faisant sa Lulud des voyelles chantées ?

Elle ajusta quelques petits manquements en matière de communication, sinon les idées de son amie étaient brillantes. Il lui fallait quelques astuces pour les valoriser. Ce fut un jeu d’enfant agréable qui plus est, vu qu’elles s’entendaient comme larrons en foire et se complétaient au travail. Elle promit, en outre, d’accepter un rendez-vous si proposition il y avait. Son amie était convaincue qu’il brûlait de la faire et en était, d’ores et déjà, toute excitée.

i la mit en garde : elle ne rangerait pas ses priorités au profit d’un être. S’il suivait son rythme de vie autour de son écriture à la campagne, elle pourrait l’envisager plus sérieusement comme quelqu’un à chérir peut-être. Tout dépendait si sa configuration familiale également était claire. Son amie éluda ce point et se focalisa sur i. Elle trouvait qu’en se positionnant en priorité dans tout projet de vie, son vis-à-vis, celui-là ou un autre d’ailleurs, saura sans l’ombre d’un doute qu’elle s’aimait et qu’elle aimait et croyait en sa personne, ses travaux, son entourage, ses activités. En définitive, elle n’aurait plus qu’à détecter s’il avait l’intelligence et la sensibilité pour trouver cela normal ou non. C’était déjà un bon début, d’après elle, pour réussir : s’aimer, croire en soi, s’assurer que l’autre y croit aussi et s’y intégre naturellement tout en faisant jouer la correspondance de son côté.

i en convint : « tu as exprimé tous les besoins et ingrédients liés à l’amour tel que je le conçois et tel que je n’ai jamais su le définir».

Le sourire aux lèvres, un brin de douces palpitations dans le ventre, i prit le chemin de la campagne, plus tôt que prévu. Des mots se bousculant dans sa tête, elle se gara, sortit son i Pad et se mit à écrire.

C’étaient peut-être l’atmosphère à la porte du lycée et l’épisode qu’elle nommait  » la bibliothèque d’Hemingway » qui la poussèrent à s’arrêter enfin sans plus de fuite ou de paresse, sur les rêves qui avaient déterminé ses choix d’antan et sa vie d’aujourd’hui.

Avec ce sentiment de revenir à une décision ou souhait d’enfant, elle rentrait dans la case des opiniâtres.

Elle ne put s’empêcher de sourire de sa manie de la classification. Qui lui rappelait sa mère et sa manière d’expliquer le système de solaire en positionnant, à bout de bras dans l’espace, des oranges de différentes tailles et couleurs. Elle se remémorait également de sa façon de matérialiser les maths et la géométrie avec les bûchettes posées à plat, patiemment, en racontant les sciences avec la même douceur qu’elle lisait les histoires en arabe à six heures du matin, aux aurores, dans le lit parental où elle se glissait avec son frère dès que son père fermait la porte pour aller au travail.

Elle intégrait dans notre quotidien ces matières qu’on nous enseignait si mal en nous faisant rêver.

C’était peut-être elle la cause de cette envie de conter. À travers l’écriture à défaut de pouvoir transmettre à une descendance. Ou peut-être était-elle la raison de cet imagination qui demandait à sortir. Plus i la contenait et plus elle s’emparait d’elle comme une fièvre qui finit par apparaître sous une forme ou une autre physiquement.

Elle espérait tout de même que son écriture ne serait pas aussi hideuse ou aussi éphémère qu’un bouton. Ou alors il faudrait qu’elle soit comparée à la trace indélébile d’un bouton comme ceux que laisse la varicelle à vie.

En tout cas, décrire ce qu’elle voyait, écoutait ou imaginait faisait basculer les différentes réalités, plus ou moins transparentes, de vies croisées dans son monde réel et le virtuel, vers des ouvertures aux relents de liberté et de coloris pétris par des années d’instruction et de lectures, mélangés peut-être même à des milliers d’années de connaissances, d’instants saisis et d’émotions enregistrés dans ses gènes.

(Fini le. 3/6/2017)

ANNEXE

Quelques points  de la Constitution du Royaume du Maroc ( source : digitèque MJP)

 »    Les nombreuses manifestations qui ont affecté plusieurs pays arabes, au cours de l’hiver et du printemps de 2011, ont été touchés par des manifestations qui ont entraîné un changement de régime en Égypte et en Tunisie, de graves violences dans d’autres pays et même une guerre civile en Libye, conjuguée avec l’intervention de l’OTAN. Des manifestations ont également eu lieu au Maroc, mais le roi Mohammed VI a immédiatement réagi en proposant au référendum une nouvelle Constitution qui pourrait permettre au pays d’accomplir un grand pas vers le régime parlementaire si elle est convenablement appliquée, et surtout qui comporte une véritable charte des droits et libertés (titre II, mais aussi titres VII et XII [ndrl pour ceux qui souhaitent lire en entier la constitution, le lien http://mjp.univ-perp.fr/constit/ma2011.htm]) qui, conjuguée avec une véritable indépendance du pouvoir judiciaire, doit permettre la mise en place d’un État de droit.   »

Article 3.

L’Islam est la religion de l’État, qui garantit à tous le libre exercice des cultes.

Article 7.

(…)

Les partis politiques ne peuvent être fondés sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou régionale, ou, d’une manière générale, sur toute base discriminatoire ou contraire aux Droits de l’Homme.

(…)

Article 19.

L’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental, énoncés dans le présent titre et dans les autres dispositions de la Constitution, ainsi que dans les conventions et pactes internationaux dûment ratifiés par le Royaume et ce, dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes et des lois du Royaume.

L’Etat marocain oeuvre à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes.

Il est créé, à cet effet, une Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination.

Article 25.

Sont garanties les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes ses formes.

Sont garanties les libertés de création, de publication et d’exposition en matière littéraire et artistique et de recherche scientifique et technique.

Article 33.

Il incombe aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures appropriées en vue de :

– étendre et généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays ;

– aider les jeunes à s’insérer dans la vie active et associative et prêter assistance à ceux en difficulté d’adaptation scolaire, sociale ou professionnelle ;

– faciliter l’accès des jeunes à la culture, à la science, à la technologie, à l’art, au sport et aux loisirs, tout en créant les conditions propices au plein déploiement de leur potentiel créatif et innovant dans tous ces domaines.

Il est créé à cet effet un Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative.

Article 36.

Les infractions relatives aux conflits d’intérêts, aux délits d’initié et toutes infractions d’ordre financier sont sanctionnées par la loi.

Les pouvoirs publics sont tenus de prévenir et réprimer, conformément à la loi, toutes formes de délinquance liées à l’activité des administrations et des organismes publics, à l’usage des fonds dont ils disposent, à la passation et à la gestion des marchés publics.

Le trafic d’influence et de privilèges, l’abus de position dominante et de monopole, et toutes les autres pratiques contraires aux principes de la concurrence libre et loyale dans les relations économiques, sont sanctionnés par la loi.

Il est créé une Instance nationale de la probité et de lutte contre la corruption.

Article 78.

L’initiative des lois appartient concurremment au Chef du Gouvernement et aux membres du Parlement.

Les projets de loi sont déposés en priorité sur le bureau de la Chambre des Représentants. Toutefois, les projets de loi relatifs notamment aux Collectivités territoriales, au développement régional et aux affaires sociales sont déposés en priorité sur le bureau de la Chambre des Conseillers.

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et la vie à l’infini

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(http://www.pokebip.com/pokemon/membres/galeries/1411/1411297439039860700.png)

Seule la mort ne tue pas à jamais

Sa violence assourdissante ressuscite l’être, le mot, le parfum, le sentiment. Comme une seconde vie à l’envers, à rebours, à contresens. Un méli mélo de sensations, un tohu bohu de sentis et de ressentis, un prisme noir révélateur de couleurs défendues

Oui Il n’y a qu’avec la mort que les choses ne disparaissent pas tout à fait

Comme l’opposé de l’amour, cet infini qui n’est pas doux

Les amours coupées

Unknown

Demain je me lèverai et j’oublierai la courbure unique de ta lèvre
Demain je me lèverai et j’oublierai l’ovale de ton ongle que j’ai voulu comme une racine indélébile
Demain je me lèverai et j’oublierai le son de ta voix qui tend ma peau comme l’inflexion du plus frémissant des tambourins
Demain je me lèverai et j’oublierai le battement de tes cils qui me chante subrepticement la mélodie de vingt printemps
Demain nous oublierons les cimes du vouloir que nos yeux croient illimitées
Car aujourd’hui tu cours en suivant les effluves de mon odeur portée par le vent
Aujourd’hui tu mets tes pas dans les miens à travers champs de coquelicots
Aujourd’hui tu veilles à ne froisser aucun pétale qui briserait l’enchantement écervelé où ces fleurs empoisonnées nous plongent
Aujourd’hui tu dictes au désir de sillonner un chemin de verdure au milieu de la sécheresse de nos possibles limités
Aujourd’hui tu penses nos deux sphères briller grâce à un nouveau soleil
À cause d’un hier qui nous a grandi sans féconder la tiédeur de notre jeunesse d’alors,
À cause d’un hier impérieux, et plus impétueux que le sentiment.
À cause d’un hier bouillonnant qui a jeté un voile sur ce que la physique avait deviné le premier jour
À cause de deux hier programmés pour un ailleurs lointain
À cause d’un hier insolent

Des rêves de béton

Il avait une superbe écornée à l’image de ce corps sans beauté mais travaillé dans ses contours pour plaire.
Il avait rêvé de murs et de terres sans rider ses mains ni habiter son corps.
Il avait le sourire joli mais hésitant sur des dents ébréchées qui racontait sa mécanique intérieure, sa façon de la nourrir, de ne pas la soigner que son regard de myope voilait sur des yeux de béton
La mort, il ne la craignait pas ni celle de son corps ni celle de ses projets. Il ne faisait les choses qu’à moitié pour ne jamais s’écrouler ni donner. Le verbe pronominal chez lui était réfléchi.
L’inachevé lui servait de pied de nez à son environnement affectif et physique lézardé…

 

Confidence intime

Confidence intime : souvent j’ai envie de prendre par la main ma fille pour l’éduquer ailleurs lã où elle se sentira un être à part entière, pas une moitié inférieure, celle du bas, c’est à dire un visage et un sexe. Souvent j’ai envie de l’emmener vivre en occident, là où il y a des théâtres de quartier, des cinémas de quartier, des expositions de quartier, des bibliothèque de quartier. Là où il y a des musiciens et des danseurs et des jongleurs qui investissent les trottoirs et pas seulement les bars et les cafés, les cafés et les bars. Là où l’école gratuite n’est pas une faillite, là où tout le monde à une couverture sociale et là où quand tu paies un service même une assurance maladie, elle te rembourse la valeur de ce que tu en attends. Là où elle sera aimée pour son esprit pas uniquement pour sa paire de jambes. Là où j’aurai moins peur du regard des hommes sur son corps frêle de mineur.
Mais quelque chose me retient ici. Ce n’est pas une zone de confort car je place le confort dans la libre jouissance des droits. Peut-être est-ce l’amour viscéral de ce pays qui ne nous le rend pas ou si mal… Peut être est-ce l’envie de ne pas le laisser être détruit par ceux qui le vampirisent au lieu de le servir et qui restent froids malgré la beauté de ses reliefs et des yeux si grands ouverts de ses habitants

ma mère

Il y trois ans ma fille me l’avait offert , de ces cadeaux des fêtes des mères faits à l’école, aujourd’hui à mon tour de l’offrir à celle qui repose dans mon coeur et à côté de laquelle j’aimerai dormir quand viendra l’heure, elle dont, dans une vie foetale, j’ai connu les entrailles 

Pour ma mère – poème de Maurice Carême

Il y a plus de fleurs.
Pour ma mère en mon coeur
Que dans tous les vergers
Plus de merles rieurs
Pour ma mère en mon coeur
Que dans le monde entier.
Et bien plus de baisers
Pour ma mère en mon coeur
Qu’on en pourrait donner.

Il perdit cette clé comme on perd son âme. Elle rendit la même clé comme on rend l’âme…

Il n’aimait pas garder les clés car il détestait par dessus tout ressembler à tous ceux qui  les égarent systématiquement  et les cherchent perpétuellement comme des choses essentielles de leur quotidien. Un peu comme ces êtres dénués d’objectifs qui, inconsciemment se créent des habitudes ou encore s’inventent des angoisses de perdre ce qui donne sens à leur vie et tournent inlassablement en rond sans jamais trouver l’objet de leur quête.

Mais cette clé  empruntée, qu’ils s’étaient promis de garder  tous deux comme un remontoir d’un jouet qui les divertissait, un sésame d’une boîte à musique qu’ils s’étaient juré d’actionner comme des chefs d’orchestre pour eux-mêmes et pour d’autres, le temps d’un été, ne plus l’avoir en sa possession, le tétanisait.

Non pas comme une trahison à un serment quel seuls les enfants savent faire gravement, mais comme une lassitude de devoir écouter le cliquetis de toutes les clés pendues aux  trousseaux des siens sauf la magie de la douce rêverie ludique, passerelle vers un imaginaire qui, sans bruit, lui aurait ouvert bien des champs ignorés